Agrippa d’Aubigné – Oui mais ainsi qu’on voit

Théodore Agrippa d’Aubigné (1552 – 1630)
L’hécatombe à Diane

Ouy, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile
Les debats les plus grands, du foible et du vainqueur
De leur doubteux combat laisser tout le malheur
Au corps mort du païs, aux cendres d’une ville,

Je suis le champ sanglant où la fureur hostile
Vomit le meurtre rouge, et la scytique horreur
Qui saccage le sang, richesse de mon cœur,
Et en se debattant font leur terre stérile.

Amour, Fortune, helas ! appaisez tant de traicts,
Et touchez dans la main d’une amiable paix :
Je suis celui pour qui vous faites tant la guerre.

Assiste, Amour, tousjours à mon cruel tourment !
Fortune, appaise toi d’un heureux changement,
Ou vous n’aurez bientost ny dispute, ny terre.



Oui, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile
Les débats des plus grands, du faible et du vainqueur
De leur douteux combat laisser tout le malheur
Au corps mort du pays, aux cendres d’une ville,

Je suis le champ sanglant où la fureur hostile
Vomit le meurtre rouge, et la scythique horreur [1]
Qui saccage le sang, richesse de mon cœur,
Et en se débattant font leur terre stérile.

Amour, fortune, hélas ! apaisez tant de traits,
Et touchez dans la main d’une amiable paix :
Je suis celui pour qui vous faites tant la guerre.

Assiste, amour, toujours à mon cruel tourment !
Fortune, apaise-toi d’un heureux changement,
Ou vous n’aurez bientôt ni dispute, ni terre.


[1]  Les Scythes étaient un peuple guerrier d’Asie centrale. Ils sont à l’origine de l’un des plus grands progrès de l’humanité : l’arc à double courbure, plus court, plus puissant, plus meurtrier, qui permet de tirer des flèches à cheval !

Théodore Agrippa d’Aubigné était un militaire, belliqueux, colérique et courageux ; il était le représentant de l’aile la plus dure du protestantisme, au service d’Henri, roi de Navarre : il se sépara de celui-ci, devenu Henri IV et catholique. Alternant périodes de faveur et de disgrâce, il finit par s’exiler en Suisse…

Un grand capitaine, donc, mais bien conscient des immenses malheurs causés par la guerre : c’est ce qu’il évoque dans ce sonnet, où il dit la violence assassine (« fureur hostile », « champ sanglant », « meurtre rouge »…), la mort et le malheur (« douteux combat », « corps mort du pays », « scythique horreur »…), les destructions (« terre stérile », « cendres d’une ville »…) : observez dans la deuxième strophe les allitérations de la consonne « s », désagréable évocation de la cruauté de la « guerre civile »…

Il en appelle à l’amour et à la raison (« amiable paix », « apaisez tant de traits… ») et finit par s’adresser aux belligérants qui causent leur propre malheur (« vous n’aurez bientôt ni dispute, ni terre »).

Ses vers (ici des alexandrins) sont souvent heurtés, expressifs (remarquez les enjambements à la première strophe, et les absences d’hémistiches à la dernière). Leurs déséquilibres internes contribuent à évoquer le choc des armes et des hommes.

D’une façon générale, l’œuvre d’Agrippa d’Aubigné est polémique, intransigeante, engagée dans les problèmes de son temps : l’emportement de cette expression contribuera à l’écarter des cercles intellectuels de son époque, qui lui préfèrent la sage écriture de Malherbe, fondateur de la poésie classique…

Ah ! Si Henri IV avait préféré Agrippa d’Aubigné, peut-être bien que la poésie aurait été plus libérée, et les poètes moins coincés aux XVIème et XVIIème siècles. Peut-être bien, qui sait, que nous n’aurions pas dû attendre le XIXème pour voir s’épanouir les géants de la poésie française!

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