Jean Anouilh (1910 -1987)
Fables (1962)
Le chien suivait l’enterrement du maître.
Il pensait aux caresses ;
Et il pensait aux coups.
Les caresses étaient plus fortes…
Dans le cortège, on s’indignait beaucoup.
On excusait la veuve — elle était comme morte.
On pardonnait à la maîtresse
(Elle était morte aussi).
Mais, qu’en la présence du prêtre,
La bonne ait pu laisser vagabonder ainsi
Ce chien au milieu du cortège !
Ah ! Ces filles vraiment ne se font nul souci.
Quelqu’un, l’ordonnateur, la famille, que sais-je ?
Aurait dû l’obliger à attacher le chien !
Elle-même, voyons ! C’est une propre à rien
Qui n’avait même pas l’excuse du chagrin.
Pourquoi la gardaient-ils ? Un ménage d’artistes…
De véritables bohémiens.
Ce monde-là vivait d’une étrange manière…
De coup de pied en coup de pied dans le derrière,
Rejeté à la queue du cortège, le chien
Songeait que seule la bonne était triste;
La bonne qui ne disait rien,
Et à qui ne parlait personne.
Il suivit jusqu’au bout aux côtés de la bonne.
Au cimetière, tous les deux au dernier rang
Ils écoutèrent le discours du président
De la Société des Auteurs Dramatiques.
A la fin, las du pathétique,
Le chien s’avança posément
Et, pour venger un peu la bonne,
Il pissa sur une couronne.
Dramaturge célèbre, Jean Anouilh a aussi écrit un recueil de fables, toutes aussi grinçantes que celle-ci.
Dégustez cette féroce critique de la petite bourgeoisie, de l’élite littéraire installée, dégustez l’histoire de ce pauvre chien d’artiste, vengeur de la bonne.
Ce n’est pas un sommet de poésie, mais que ça fait du bien !
