Pierre de Ronsard (1524-1585)
Les amours de Cassandre (1552)
Comme un chevreuil, quand le printemps détruit
L’oiseux cristal de la morne gelée,
Pour mieux brouter l’herbette emmiellée
Hors de son bois avec l’Aube s’enfuit,
Et seul, et sûr, loin de chien et de bruit,
Or sur un mont, or dans une vallée,
Or près d’une onde à l’écart recelée,
Libre folâtre où son pied le conduit :
De rets ni d’arc sa liberté n’a crainte,
Sinon alors que sa vie est atteinte,
D’un trait meurtrier empourpré de son sang :
Ainsi j’allais sans espoir de dommage,
Le jour qu’un œil sur l’avril de mon âge
Tira d’un coup mille traits dans mon flanc.
Ronsard n’aimait qu’une seule femme à la fois, mais comme il a vécu longtemps, il a eu l’occasion d’en séduire plusieurs, et de soupirer pour quelques autres…
Ici, il s’agit de Cassandre Salviati, la fille d’un banquier italien, rencontrée quand il a vingt et un ans, et elle quinze. Il ne peut pas l’épouser : il est clerc tonsuré, voué au célibat… Mais il en fait le sujet d’un amour imaginaire, inoffensif et désespéré.
Et nous voici partis en forêt. Le printemps arrive, le chevreuil s’ébroue, il se sent libre (« hors de son bois », « libre », il « folâtre où son pied le conduit ») et n’a peur de rien (« loin de chien »), sauf peut-être d’une flèche (« un trait meurtrier empourpré de son sang »). Il est même primesautier, ce chevreuil : les vers, surtout dans la deuxième strophe, sont alertes, gais, enlevés, comme l’animal qui bondit de buisson en buisson dans la tendre forêt printanière… La vivacité est soulignée par l’anaphore « or ».
A la fin de la troisième strophe, le poète arrive et clôt la métaphore. Il marchait « sans espoir de dommage ». Il espère un malheur ? C’est un oxymore ; et quel malheur espère-t-il ? Mais l’amour bien entendu ! Et la femme apparaît : son œil personnifié la rassemble tout entière, et tire mille flèches d’un seul coup. Une sacrée championne !
Trois strophes d’insouciance, suivis de trois vers de tragédie : tout est dit. Et comment s’appelle ce moment où l’univers entier est contenu dans un seul œil, où le cœur est percé de toutes parts?…
C’est un violent coup de foudre que nous a décrit Ronsard.
En même temps, à ce moment de son œuvre, il fixe les règles du sonnet à la Française, qui prévalent encore aujourd’hui : deux fois quatre vers, deux fois trois vers, une succession rigoureuse des rimes, et le dernier vers qui claque, surprend et résume le poème tout entier, donne la clef du mystère ou annonce un développement futur…