Du Bellay – Déjà la nuit

Joachim du Bellay (1522-1560)
L’Olive (1549)

Déjà la nuit en son parc amassait
Un grand troupeau d’étoiles vagabondes,
Et pour entrer aux cavernes profondes,
Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait.

Déjà le ciel aux Indes rougissait,
Et l’Aube encor de ses tresses tant blondes
Faisant grêler mille perlettes rondes,
De ses trésors les prés enrichissait.

Quand d’occident, comme une étoile vive,
Je vis sortir dessus ta verte rive,
Ô fleuve mien ! une Nymphe en riant.

Alors voyant cette nouvelle Aurore,
Le jour honteux d’un double teint colore
Et l’Angevin et l’Indique orient.



« L’Olive » est le premier recueil publié par Joachim du Bellay. Il s’inspire du poète italien Pétrarque pour évoquer ses amours avec une amante idéale.

Ce sonnet, construit avec rigueur, raconte l’apparition de la belle sur les rives de la Loire.

Les étapes en sont très nettement marquées par les premiers mots de chaque strophe (« déjà » en anaphore, « quand », « alors »), ainsi que par la succession des temps utilisés (imparfait, imparfait, passé simple, présent).

Il s’agit dans les deux quatrains de planter le décor, avec la mise en scène de deux figures féminines métaphoriques :

  • La nuit, présentée comme une bergère qui rassemble ses troupeaux pour les parquer dans des « cavernes profondes ». Du Bellay utilise ici les références usuelles à la mythologie grecque (les chevaux d’Apollon par exemple). 
  • L’aube, autre figure féminine avec ses « tresses blondes », est contemporaine : elle annonce le renouveau. Le crépitement des « perlettes » de rosée est évoqué par l’allitération en « r ».

Encore qu’aucune couleur ne soit citée (sauf le noir), on perçoit très bien l’opposition chromatique entre les deux « personnages » : l’un noir et blanc, l’autre vivement coloré.

Le poète entre en scène au premier tercet. Il voit se lever à l’occident une « étoile vive », plus lumineuse à elle seule que le « troupeau d’étoiles vagabondes » de la nuit. On note l’allitération des « v », soulignant l’éveil et la vie. On remarque aussi comme du Bellay s’approprie la Loire (le « fleuve mien »).

Troisième personnage féminin, la « Nymphe » n’est identifiée qu’au vers 11 : le poète souligne ainsi l’effet de surprise provoqué par l’apparition.

La construction de la phrase prête à un double sens : « Je vis […] une Nymphe en riant ». Est-ce le poète qui rit, ou la nymphe ? Les deux probablement : du Bellay termine la strophe par « riant » pour signifier le partage de cette extrême gaîté.

« Alors », au deuxième tercet, l’aube illumine le ciel entier. Le soleil resplendit, éclairant le jour nouveau de l’est (« Indique orient ») jusqu’à l’ouest (l’« Angevin »), au moment même de l’apparition.

Le recueil « l’Olive » fit l’objet de polémiques à sa parution. Il fut reproché à Joachim du Bellay de plagier le style des Italiens. Il sut s’en défendre. Après tout, l’imitation des maîtres est souvent nécessaire à leur bonne compréhension, puis à leur dépassement.

En outre, du Bellay venait de publier « Défense et illustration de la langue française », manifeste inspiré par le cercle de « la Pléiade ». Il n’était certainement pas dans son état d’esprit d’importer une culture étrangère…

La « Nymphe » n’est pas seulement une figure féminine : elle est une « nouvelle Aurore ».

Et si, venue de l’occident, au-dessus de la Loire, elle représentait la langue de l’ « Angevin » prônée par du Bellay ? Si cette aube aux « tresses blondes » ne venait de son Anjou que pour chasser les réminiscences de la Grèce antique et de « l’Indique orient » ?

Et si elle représentait la poésie illuminant le monde ?

Laisser un commentaire