Marceline Desbordes-Valmore (1786 – 1859)
Poésies inédites (1860)
La fileuse file en versant des larmes ;
Sur son lin choisi s’inclinent ses charmes.
Le fil oublié glisse de ses doigts,
Et ses chants d’oiseau tremblent dans sa voix.
Sa quenouille est là toute négligée…
Oh ! d’un jour à l’autre on est si changée !
Quoi ! plus une rose à son front rêveur !
Qu’est-ce donc qu’elle a ? Je crois qu’elle a peur.
Elle était hier au banc de l’enfance
Avec ses fuseaux pour toute défense ;
Mais le soir l’enfant ne les avait pas
Quand quelqu’un dans l’ombre a suivi ses pas.
Personne aujourd’hui ne la voit plus rire.
En si peu d’instants qu’a-t-on pu lui dire ?
Ah ! pour qu’elle file en versant des pleurs,
Il faut que dans l’ombre on ait pris ses fleurs !

La fileuse verse des larmes au début du poème, elle pleure à la fin… Que s’est-il passé ?
Elle pleure, donc. Les « l » de l’allitération (« lin », incline », « file, « oublié »…) coulent comme ses larmes. Elle baisse la tête, elle ne tient plus son fil, s’abandonne, elle essaie de chanter mais sa voix tremble.
Enfant, dans sa Picardie natale, Marceline Desbordes-Valmore fut certainement fileuse. Elle connaît ce travail, comme elle connaît la dureté de la vie des petites jeunes filles qui ne vont pas souvent à l’école.
Elle connaît leur fragilité, sur laquelle elle insiste dans le poème : « chants d’oiseau », « tremblent », « elle a peur », « ses fuseaux pour toute défense », les larmes, les pleurs…)
Marceline s’approche. Elle s’exclame, d’abord insouciante (« d’un jour à l’autre on est si changée ! »), puis s’inquiète, encore incrédule : « Je crois qu’elle a peur ». La troisième strophe est une réflexion sur le chemin de la vérité. L’enfant d’hier n’en est plus une aujourd’hui. Et la révélation horrifiée arrive : « on a pris ses fleurs » !
On l’a violée.
Oui, Marceline connaissait bien la dureté de la vie à la campagne, qui n’avait certes rien à voir avec l’amour courtois, ni avec les sonnets de Ronsard, ni avec les envolées lyriques du romantisme naissant…