Pierre de Ronsard (1524-1585)
Pièces posthumes (1586)
Je n’ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.
Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,
Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé ;
Adieu, plaisant Soleil, mon œil est étoupé,
Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.
Quel ami me voyant en ce point dépouillé
Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant la face,
En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,
Je m’en vais le premier vous préparer la place.
S’agissant de poésie, la période baroque a débuté dans les années 1570. Les tenants de cette école veulent décrire la réalité en exagérant les effets dramatiques, les tensions, en forçant le trait, les contrastes, ce qui conduit à une expression parfois grandiloquente, pompeuse, croulant sous les détails.
Le Ronsard vieillissant n’échappe pas à la mode : le poème qui nous occupe en est une illustration.
Il décrit ici sa propre agonie avec un luxe de détails sur ce qu’il advient de son corps. Rien ne nous est épargné de la décrépitude de ses « os », son « squelette », ses « bras », son « corps », son « œil », sa « face »…
Le chiasme du premier vers en rapprochant les « os » et le « squelette » pose d’entrée ce triste constat, précisé dans le deuxième vers par l’énumération de qualificatifs morbides qui sont autant de néologismes. Le préfixe privatif « dé » revient d’ailleurs avec insistance par la suite (« désassemble », « dépouillé »), décrivant bien ce corps qui se défait.
La déchéance physique est au centre de l’angoisse du poète. Cela est en concordance avec l’époque, qui voit les progrès de la médecine et de la chirurgie changer complètement le rapport de l’homme à son corps (Ambroise Paré est au sommet de son art !).
Dans cette agonie, Ronsard ne cherche pas le secours de la religion. Apollon et Asclépios, son fils, sont des dieux païens convoqués ici seulement en qualité de médecins (« grands maîtres »). Le vers 6, qui réunit négativement « guérir » et « métier » ne laisse aucun doute à ce sujet.
Le désespoir du malade est rendu plus palpable par les assonances nasales (« on », « an ») qui assourdissent l’ambiance sonore et se poursuivent au premier tercet.
Il s’agit bien de la disparition du seul corps, non de l’âme. L’œil, le regard sont obstrués non par quelque aveuglement transcendant, mais par un obstacle physique, l’étoupe. Le vers 8, à la fin du deuxième quatrain, achève la destruction du cadavre, qui va descendre vers sa décomposition, et non s’élever vers l’éternité.
Pourtant, la progression finale du poème va de la mort vers la vie, du corps mourant vers la chaleur des amis. L’imminente mort physique donne lieu à une poignante cérémonie des adieux.
En effet, le champ lexical des deux tercets n’est pas celui des quatrains. Ronsard ne nous parle plus de la déchéance physique mais de l’amitié attristée : « œil triste et mouillé », « baisant la face », « essuyant mes yeux », « chers compagnons », « chers amis ». Cela se passe dans un décor familier (« lit », « logis »), loin de toute pompe religieuse.
L’adieu final s’adresse à des « compagnons » du poète, qui deviennent des « amis » plus proches au moment où il s’éloigne d’eux.
L’âme est la grande absente de ce poème, mais elle revient comme à regrets dans le dernier vers. Le corps va dans la tombe, mais Ronsard va dans un lieu où il préparera « la place » de ses amis ; il sera donc conscient, donc vivant, donc au paradis, et pas seulement dans un lieu « où tout se désassemble ». Le paradis revient donc discrètement (et même en bégayant un peu sous l’allitération des « p »), rétablissant dans la chute tout ce qui manquait dans le corps du sonnet…
Le poème ne s’arrête pas là : il aura une descendance. Jean-Baptiste Chassignet, sombre et mystique poète baroque, s’en inspirera pour son sonnet « Mortel, pense… », et Baudelaire fera de même pour « Une charogne » : tous deux pousseront jusqu’à l’écœurement la description du cadavre que Ronsard a esquivée dans les derniers vers.