Jean de la Fontaine (1621 – 1695)
La cigale, ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’oût, foi d’animal,
Intérêt et principal.
La fourmi n’est pas prêteuse ;
C’est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
— Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
— Vous chantiez ? j’en suis fort aise.
Eh bien ! dansez maintenant. »

C’est la première de toutes les fables de La Fontaine, celle qui ouvre son œuvre.
Avez vous remarqué ? Elle ne présente pas de morale…
C’est que La Fontaine nous pose seulement une question : qui a raison ? La cigale qui chante, nous fait rêver et nous fait aimer la vie ? Ou bien la fourmi, qui travaille dur, et sans laquelle nous n’aurions rien à manger ?
Charles Trénet, le Fou chantant, ou Antoine Pinay qui assure la France ? Fernand Raynaud ou Georges Pompidou ? Johny Hallyday ou Giscard d’Estaing ? Florence Foresti ou Edouard Philippe ?
Au temps des rois, La Fontaine est un prudent : il est poète, il chante, mais il dépend des puissants qui financent son art… Il est cigale, mais il dépend des fourmis…
Alors, qui préfère-t-il ? Il se garde bien de répondre. D’ailleurs il le dit bien dans ce vers énigmatique : « C’est là son moindre défaut ». C’est le vers le plus important : vous y songerez dix ans avant d’en avoir épuisé le sens. Il veut dire à la fois :
- « La fourmi n’est pas prêteuse, ce n’est pas vraiment un défaut. »
- « La fourmi n’est pas prêteuse, c’est un défaut, et elle en a de bien plus graves. »
- « La fourmi n’est pas prêteuse, c’est quand même un vilain défaut. »
- « La fourmi n’est pas prêteuse, et alors, qu’est-ce qu’on en a à faire ? »
Qui a raison : La Fontaine ou La Fontaine ?