Marceline Desbordes-Valmore (1786 – 1859)
Elégies, Marie et romances (1819).
N’a plus pouvoir dormir tout près toi dans cabane,
Sentir l’air parfumé courir sur bouche à toi,
Gagner plaisir qui doux passé mangé banane,
Parfum là semblé feu qui brûler cœur à moi.
Moi vlé z’éveiller toi.
Baï moi baiser si doux, n’oser prend’ li moi-même,
Guetter réveil à toi… longtemps trop moi languir.
Tourné côté cœur moi, rend-li bonheur suprême,
Mirez l’aurore aller qui près toi va pâlir.
Longtemps trop moi languir.
Veni sous bananiers nous va trouvé z’ombrage ;
Petits oiseaux chanter quand nous causer d’amour.
Soleil est jaloux moi, li caché sous nuage,
Mais trouvé dans yeux toi l’éclat qui passé jour.
Veni causer d’amour.
Non, non ! toi plus dormir, partager vive flamme,
Baisers toi semblé miel cueilli sur bouquet fleurs.
Cœur à toi soupirer, veni chercher mon âme ;
Prends-li sur bouche à moi, li courir dans mes pleurs.
Moi mourir sous des fleurs.
Marceline Desbordes-Valmore était picarde, mais elle écrit ce poème en créole. Bizarre… C’est que sa mère a fui le domicile conjugal avec sa fille en 1800, pour rejoindre la Guadeloupe, où résidait un parent éloigné qui aurait pu l’aider. Mais cet espoir fut déçu ; Marceline la fille revint seule en métropole en 1803, après la mort de sa mère. Or ce poème créole a été écrit en 1819, seize ans plus tard ! Bizarre, bizarre…
C’est un créole « soft », un peu comme beaucoup de patois, plus ou moins proches du français, selon le locuteur et les circonstances. Avec un peu d’attention, nous comprenons donc parfaitement de quoi il est question.
Première strophe : voici une jeune femme matinale, qui s’éveille près de son amant encore endormi. Elle voudrait bien qu’il s’éveille (« Moi vlé z’éveiller toi »). Elle se souvient des plaisirs de la veille au soir (« Gagner plaisir qui doux passé manger banane »).
Deuxième strophe : elle guette son réveil, elle languit, elle l’attend, son impatience gagne (« Baï moi baiser si doux »).
Troisième strophe : elle l’appelle (« Viens sous les bananiers », « Viens parler d’amour »), elle commence à agir ; coquine, elle trouve des arguments à côté du sujet (les petits oiseaux, le soleil), elle voudrait être seule avec son amant (« trouvé z’ombrage », « soleil li caché »).
Quatrième strophe : elle s’énerve (« Non, non, toi plus dormir »), et on imagine assez bien le goujat plein de rhum qui se retourne sur la natte en ronflant ! Elle exprime enfin ce qu’elle veut : « vive flamme », « Baisers toi… », « Prends li sur bouche à moi… », et enfin « moi mourir sous les fleurs »…
Marceline Desbordes-Valmore convoque tous les sens :
- La vue : « Mirez l’aurore aller qui près toi va pâlir », « Soleil jaloux, li caché », « l’éclat qui passé jour », « vive flamme », « bouquet fleurs »,
- Le goût : « mangé banane », « Baisers toi semblé miel »,
- L’odorat : « Sentir l’air parfumé », « Parfum là »,
- L’ouïe : « Petits oiseaux chanter », « causer d’amour »,
- Le toucher : « feu qui brûler », « Baï moi baiser », « Baisers toi », « bouche à moi », la chaleur du soleil et de la flamme.
Quatre lignes avant la fin, voici même un vers qui compte quatre sens à lui tout seul : le toucher (« Baisers toi »), le goût (« miel »), la vue et l’odorat (« bouquet fleurs ») :
Baisers toi semblé miel cueilli sur bouquet fleurs.
Et pour prouver que Marceline Desbordes-Valmore est une très grande poétesse, remarquez comme les derniers vers de chaque strophe résument le récit et se suffisent à eux-mêmes:
« Moi vlé z’éveiller toi
« Longtemps trop moi languir
« Veni causer d’amour
« Moi mourir sous les fleurs »
C’est de la virtuosité, c’est du Paganini !
Voici donc un poème très sensuel, où l’auteur exprime la montée du désir, son excitation, son impatience, son énervement même (« mon âme »… « courir dans mes pleurs »), jusqu’à la mort finale : « moi mourir sous des fleurs ».
De quelle mort s’agit-il ? De l’orgasme féminin, la « petite mort » comme on l’appelle ?
Mais alors, Marceline a bien fait de se cacher derrière le créole, un parler bien étrange, pour les puritains (quoique romantiques) lecteurs de son époque. Langage qu’elle a cependant laissé à peu près compréhensible pour les petits curieux que nous sommes…
Elle, si attachée à ses amies, si aimante pour ses enfants, si dévouée à son mari… Elle que rien n’écarta jamais de sa foi catholique… Elle, qui, femme de trente ans, s’égara un unique instant dans un minuscule coin de son œuvre… Elle en devient plus humaine encore…
Et on ne l’aime que davantage, émouvante, féminine et lumineuse Marceline !