Chassignet – Mortel, pense…

Jean-Baptiste Chassignet (1570 – 1635)
Le mépris de la vie (1594)

Mortel, pense quel est dessous la couverture
D’un charnier mortuaire un corps mangé de vers,
Décharné, dénervé, où les os découverts,
Dépoulpés, dénoués, délaissent leur jointure ;

Ici l’une des mains tombe en la pourriture,
Les yeux d’autre côté détournés à l’envers
Se distillent en glaire, et les muscles divers
Servent aux vers goulus d’ordinaire pâture ;

Le ventre déchiré cornant de puanteur
Infecte l’air voisin de mauvaise senteur,
Et le nez mi-rongé difforme le visage ;

Puis, connaissant l’état de la fragilité,
Fonde en DIEU seulement, estimant vanité
Tout ce qui ne te rend plus savant et plus sage.

Chapelle de Kermaria an Isquit (22 – Plouha) – La danse macabre

Le très catholique et très mystique Jean-Baptiste Chassignet trouve dans la manière baroque le cadre idéal pour exprimer sa fascination et son angoisse de la mort.

Dans son œuvre maîtresse, « Le mépris de la vie », il n’hésite devant aucun procédé pour nous édifier.

Il s’inspire ici d’un sonnet de Ronsard : « Je n’ai plus que les os ». Il en reprend presque littéralement le deuxième vers :

« Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé »

Comme lui, il insiste sur le préfixe « dé » tout au long de son poème : « délaissent », « détournés », « déchiré ».

Mais il va beaucoup plus loin dans l’horreur de la description. C’est que le corps peint par Ronsard n’était pas encore mort. Ici au contraire, il s’agit bien d’un cadavre décrit avec une certaine délectation. Entendez-vous l’aigreur de l’assonance « air » au deuxième quatrain (« envers », « glaire », « divers », « servent », « vers », « ordinaire ») ?

Effrayés par la profusion des détails, il ne nous reste plus qu’à nous réfugier auprès d’un DIEU majuscule, seul dispensateur de science et de sagesse…

… Et à attendre trois cents ans que Baudelaire vienne réveiller la même étrange esthétique dans son poème « Une charogne ».

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