Théophile de Viau (1590 – 1626)
Edition de 1623
Un corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l’endroit où je passe,
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J’entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J’ois Charon qui m’appelle à soi,
Je vois le centre de la terre.
Ce ruisseau remonte en sa source,
Un bœuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s’accouple d’une ourse,
Sur le haut d’une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le soleil est devenu noir,
Je vois la lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.

Ce curieux poème comporte deux parties bien distinctes, qu’il faut analyser séparément. Mais il constitue aussi un tout comme le montre la construction similaire des strophes (dix octosyllabes chacune, alternance identique des rimes).
Premier dizain
C’est une histoire vécue par le récitant, avec une progression vers la mort :
- Les quatre premiers vers signalent des mauvais présages (« corbeau », « belettes », « renards »)
- Les vers 5 et 6 mettent en scène des accidents (le « haut mal », c’est l’épilepsie) pour les animaux et les personnes.
- Le septième vers généralise l’ambiance au monde entier (« le tonnerre »), alors que jusqu’au vers 6 il ne s’agissait que de personnages particuliers.
- Les trois derniers vers annoncent la mort :
- L’esprit vient de l’au-delà (sinon, ce n’est pas un esprit),
- Charon était le nocher des enfers dans la mythologie grecque : il pilotait la barque menant les âmes en enfer.
- « Je vois le centre de la terre », c’est à dire le séjour des morts.
Second dizain
Le poète imagine un univers où tout fonctionne en dépit du bon sens.
Cependant les éléments mis en scène interviennent dans un ordre précis :
- L’eau (le ruisseau et la source),
- La terre (« clocher », « rocher », « tour »),
- L’air (« vautour »),
- Le « feu »,
- L’univers (« soleil », « lune »).
Alors que le récitant était absent de cette deuxième strophe, il revient à l’avant dernier vers pour signer la conclusion qui constitue un retour à la terre (« l’arbre sorti de sa place »), comme dans le premier dizain.
Le champ lexical est constitué de mots évoquant des mouvements ascendants ou descendants : « remonte », « gravit », « coule », « haut d’une tour », « choir » qui s’entrecroisent en désordre.
Unité du poème
Viau nous décrit une fin du monde, où la mort s’accompagne d’un chaos incompréhensible, comme dans l’Apocalypse de Saint-Jean.
Mais il pense certainement à sa propre vie : tour à tour catholique, protestant, athée, probablement homosexuel, universellement encensé, favori de la cour, puis rejeté, condamné à mort, gracié, exilé…
Son parcours ressemble à celui du premier dizain : ce ne sont pas les avertissements qui ont manqué, ni les premiers accidents, avant qu’il voie sa mort comme le narrateur « voit le centre de la terre »…
Viau peut se dire en effet qu’il a vécu ce qu’il a vécu (premier dizain) parce qu’il évolue dans un monde qui marche sur la tête (deuxième dizain), et qu’en effet, en son siècle baroque, les arbres sortent de leur place…
Comme on dit de nos jours : « tout fout le camp »…