Labé – Oh si j’étais en ce beau sein ravie

Louise Labé (1524 – 1566)
Poème de 1555

Oh, si j’étais en ce beau sein ravie
De celui là pour lequel vais mourant :
Si avec lui vivre le demeurant
De mes courts jours ne m’empêchait envie :

Si m’accolant me disait : chère Amie,
Contentons nous l’un l’autre, s’assurant
Que jà tempête, Euripe, ne courant
Ne nous pourra desjoindre en notre vie :

Si, de mes bras le tenant accolé,
Comme du lierre est l’arbre encercelé,
La mort venait, de mon aise envieuse,

Lors que souef plus il me baiserait, [1]
Et mon esprit sur ses lèvres fuirait,
Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.


[1]Alors, très doucement, il m’embrasserait


Elle va mourant, la pauvre. Et pourtant c’est la vie qui habite ce sonnet ; on n’y parle que de « vie », « vivante », « vivre » et Louise Labé a même caché le mot « vie » dans « ravie », « envie ». Dans « envieuse », au vers 11, qu’il faut lire « envi-euse » afin de respecter le mètre du vers, la vie surgit grâce à la diérèse : ça, c’est drôlement fort !

Mais ce n’est pas à la vie qu’elle aspire. Il faut bien lire le dernier vers ; la mort tragique du début est transcendée par une autre mort, une extase, une libération, une abolition du malheur. Elle veut être :

plus que vivante, heureuse.

En un seul vers, on passe de la mort à la vie, puis au bonheur. « Heureuse », le dernier mot du poème, est celui qui compte vraiment !

Et pour une femme aussi ardente que l’héroïne du sonnet, que peut bien être cette extase simultanée de mort-vie-bonheur ? Mais l’orgasme, bien entendu ! C’est bien cela qui est décrit dans les trois derniers vers.

Reprenons tranquillement. Le poème est écrit au conditionnel avec une multitude de « si », parce que Louise Labé, femme libérée de son époque se méfie de sa propre audace ; elle sait ce qu’elle veut dire, mais elle est prudente. Sa précaution lui permet de se lâcher : « m’accolant », « contentons nous l’un l’autre », « le tenant accolé », « mon aise » (mon plaisir). Elle prend même l’initiative sur son amant, ce qui est tout à fait incongru dans les rapports amoureux de l’époque : si « le tenant accolé, comme du lierre est l’arbre encercelé » (cela veut dire « encerclé », mais on entend « ensorcelé » !).

Et cette amante ne voit rien, n’entend rien. Le seul sens qu’elle appelle est le toucher : « m’accolant », « le tenant accolé », « encercelé », « mon esprit sur ses lèvres »… C’est érotique, c’est torride ! C’est inédit ! C’est Lady Chatterley plus Simone de Beauvoir !

Louise Labé était une grande bourgeoise lyonnaise, qui réunissait autour d’elle un cercle d’intellectuels. Je l’imagine ressemblant à Catherine Deneuve ou Fanny Ardant : élégante, distinguée, distante, libre et hautaine. Et tellement audacieuse qu’il existe encore aujourd’hui des experts (des hommes !) qui pensent qu’elle n’a jamais existé, mais que son « pseudonyme » cache un groupe de poètes (des hommes !) de cette époque. Etonnant, non ?

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