Pernette du Guillet (1520 – 1545)
Qui dira ma robe fourrée
De la belle pluie dorée
Qui Daphné enclose ébranla :
Je ne sais rien moins que cela.
Qui dira qu’à plusieurs je tends
Pour en avoir mon passetemps,
Prenant mon plaisir çà, et là :
Je ne sais rien moins que cela.
Qui dira que t’ai révélé
Le feu long temps en moi celé
Pour en toi voir si force il a :
Je ne sais rien moins que cela.
Qui dira que, d’ardeur commune
Qui les jeunes gens importune,
De toi je veux… et puis holà !
Je ne sais rien moins que cela.
Mais qui dira que la Vertu,
Dont tu es richement vêtu,
En ton amour m’étincela :
Je ne sais rien mieux que cela.
Mais qui dira que d’amour sainte
Chastement au cœur suis atteinte,
Qui mon honneur onc ne foula :
Je ne sais rien mieux que cela.

Klimt, Danaé (1907)
On connaît peu de choses de Pernette du Guillet. C’était une Lyonnaise, contemporaine de Louise Labé dont elle fréquentait le cercle littéraire. C’est peut-être là qu’elle rencontre Maurice Scève, qui est marié et a vingt ans de plus qu’elle. Cet amour impossible est une source d’inspiration pour les deux poètes… Elle meurt à 25 ans lors d’une épidémie de peste.
Son œuvre, peu abondante, est marquée par la tradition littéraire de son époque, et l’on y perçoit les premières audaces de la Renaissance française, de l’humanisme naissant, et d’une certaine émancipation de la femme. Pernette était bien placée, à l’école de Louise Labé, mais elle se hasardait moins hors des sentiers battus…
Le poème qui nous occupe est une chanson, comme beaucoup des textes de Pernette du Guillet, rythmée par l’anaphore « Qui dira », puis « Mais qui dira », et par le vers refrain « Je ne sais rien moins que cela », modifié dans les deux derniers couplets.
Les deux premières strophes évoquent l’amour physique. On y rencontre Daphné ; en réalité, Pernette s’est trompée : il faut lire « Danaé », une princesse enfermée par son père le roi, et que Zeus séduisit sous la forme d’une pluie d’or.
Pernette joue sur les sonorités : elle dit « … qui Daphné enclose ébranla », et on croit presque entendre « … qui Daphné engrossa » !
Admirez la belle diérèse « plu-ie », simulant la douceur de cette pluie amoureuse : si on dit « pluie » en une seule syllabe, le vers compte sept pieds et non huit comme les autres.
Les couplets 3 et 4 nous parlent d’un amour déclaré, qui reste pur mais dangereux. Témoin le quatrième couplet ou Pernette évoque le désir physique (« ardeur commune / qui les jeunes gens importune »), mais s’y refuse avec vigueur : les points de suspension et le point d’exclamation sont là pour nous montrer sa faiblesse momentanée, puis sa salutaire réaction.
Les amours qu’elle a évoqués jusqu’à présent, elle ne veut pas les connaître (« je ne sais rien moins que cela »). Par contre elle connaît très bien l’amour vertueux qui clôt le poème, un amour tout fait de sainteté, de chasteté, et qui respecte son « honneur ».
Sans constituer une audace, la poétesse parle à la première personne (elle est donc à l’initiative, contrairement aux usages de son époque) et elle évoque explicitement des interdits, jusqu’aux allusions sensuelles.
Elle reste dans l’enclos, la belle Pernette, mais elle se penche juste un peu en avant, pour voir si l’herbe ne serait pas meilleure de l’autre côté de la barrière…