Arthur Rimbaud (1854 – 1891)
(Version Verlaine / Aicard, 1871)

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,
A genoux, cinq petits, – misère ! –
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l’enfourne
Dans un trou clair
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein
Quand pour quelque médianoche,
Plein de dorures de brioche
On sort le pain,
Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu’ils sont là tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous
Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,
Si fort qu’ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d’hiver.
Il existe trois versions de cette splendeur. Celle-ci a bénéficié de quelques corrections par Paul Verlaine et Rimbaud lui-même.
Une nuit d’hiver, le narrateur observe de dos cinq petits enfants accroupis, qui regardent un boulanger cuire du pain.
Comment Rimbaud parvient-il à nous passionner pour le sort de ces petits ? Et quelles significations veut-il donner à son histoire ?
La forme
Le poème est composé de douze tercets, comprenant chacun deux octosyllabes (huit vers) et un tétrasyllabe (quatre pieds). Les rimes des tétrasyllabes se suivent d’un tercet à l’autre (on peut donc aussi analyser le texte en parlant de six strophes de six vers). De plus, les rimes des octosyllabes sont toutes féminines (ce qui allonge artificiellement le vers), alors que celles des tétrasyllabes sont masculines. Les tétrasyllabes ne comportent pas de verbe (sauf le quatrième et le neuvième), et constituent ainsi une chute de chaque tercet. Les vers de quatre pieds sont souvent en enjambement avec le vers de huit pieds qui précède (même respiration, sans ponctuation). L’ensemble procure une lecture rythmée, balancée, syncopée.
Même immobile, le tableau est donc animé. Les petits enfants ne bougent pas mais vivent.
Les sens
Les cinq enfants captivés et concentrés ont besoin de tous leurs sens pour ne rien perdre de la scène :
- La vue : « noirs dans la neige », « s’allume », « regardent », « voient », « dorures de brioche », « soupirail rouge », « repliés vers ces lumières »,
- L’ouïe : « écoutent, « grogne », « chantent » (croûtes et grillons), « grognant des choses »,
- Le toucher froid : « neige », « leur chemise tremblote », « blottis »,
- Le toucher chaud : « souffle de soupirail rouge », « trou chaud », « chaud comme un sein »,
- L’odorat : « croûtes parfumées », « poutres enfumées ».
Il manque le goût. C’est voulu : les petits ne goûteront jamais ce pain qui n’est pas pour eux.
Des perceptions changeantes
Les sens habitent l’ensemble du poème, mais c’est surtout le changement de température qui le fait vivre. On commence dans le froid (« neige », brume »), l’atmosphère se réchauffe (« enfourne dans un trou clair », « écoutent le bon pain cuire », « chaud comme un sein », « trou chaud ») avant de se refroidir à nouveau (« pleins de givre », « vent d’hiver »).
Les autres sensations accompagnent la température dans sa progression (du froid vers le chaud) avec à chaque fois le retour vers la position initiale : la vue (du noir et blanc vers la couleur), l’ouïe (du silence vers les chants du pain). L’odorat, moins sollicité se manifeste seulement à la septième strophe
Nous sommes dans une sorte de travelling des sensations, qui rapproche les enfants du plaisir puis les en éloigne sans qu’ils y aient goûté. Le point de basculement se trouve exactement au centre du poème au mot « pain » : tout mène à ce mot, puis tout s’en éloigne
Pour s’en convaincre, il faut observer comment les strophes se répondent en miroir :
- Les strophes 1 et 12 : le décor, la neige, le froid, le vent d’hiver, les « culs » et les « culottes »,
- Les strophes 2 et 11 : les enfants, recroquevillés, fascinés, « à genoux » et en « prières »,
- Les strophes 3/4 et 9/10 : la vie, le mouvement, les grognements,
- Les strophes 5 et 8 : la chaleur, la couleur rouge, le bien être, « soupirail rouge » et « trou chaud », « chaud comme un sein » et « souffle la vie »,
- Les strophes 6 et 7 : le pain, les dorures, les chants joyeux.
Le tout est enrichi par les sonorités utilisées par Rimbaud : les assonances en « ou » dans la première partie du poème, signifiant la chaleur, l’effort, le travail, le souffle du four, les « r » de la septième strophe pour accompagner le pain craquant sortant du four, la répétition des « si » en fin de poème, pour insister sur le bien-être des petits avant leur déception finale.
Le medianoche
La première version du poème donnait, à la sixième strophe :
Quand pour quelque médianoche,
Plein de dorures de brioche
On sort le pain,
- Médianoche = minuit,
- Dorures (avec deux « r » qui craquent comme une croûte) = pétillant + jaune.
Elle a le mérite d’enrichir la rime (médianoche / brioche), et de rendre le pain aussi désirable qu’une brioche.
Admirez comme un simple mot peut changer les choses : quand on vous dit que les grands poètes sont des génies…
Une critique sociale
Le médianoche matérialise le message d’Arthur Rimbaud : dénoncer ceux qui profitent de la misère du peuple. C’est un thème très utilisé à cette époque, notamment par Victor Hugo.
La séparation irrémédiable de la pauvreté et de la richesse est soulignée à chaque occasion :
- Les petits enfants sont définitivement séparés de l’opulence par un treillage, à la dixième strophe. Ce treillage est à la fois matériel et symbolique, il est bien une frontière infranchissable.
- Le boulanger est gros (« fort bras blanc », « gras sourire », par hypallage), les enfants sont tout petits.
- Tous les personnages « grognent » : ils ne peuvent pas se comprendre (seuls « chantent » les croûtes parfumées et les grillons).
- Le noir / blanc s’oppose à la couleur, le froid à la chaleur, l’intérieur à l’extérieur.
Pour donner de la force à son message, la critique sociale est le seul sujet sur lequel Rimbaud est explicite. En effet, il prend directement la parole à la deuxième strophe pour s’exclamer (entre tirets) : « misère ! »
Une critique religieuse
Les allusions à la religion sont trop nombreuses et trop dirigées pour être fortuites : « à genoux », « pleins de dorures », « les pauvres Jésus », « tout bêtes faisant leurs prières / repliés vers ces lumières du ciel rouvert »
Ce n’est pas seulement une critique de la religion, mais aussi une dénonciation de l’église catholique, dont les fidèles (« blottis, pas un ne bouge ») ont seulement le droit de « grogner » en admirant de loin les dorures des autels et les illuminations des chœurs.
La maternité
Rimbaud n’aimait pas sa mère. Son absence ou sa méchanceté sont récurrentes dans son œuvre.
C’est aussi le cas ici, où Rimbaud évoque spécifiquement la maternité : « ce trou chaud souffle la vie », « chaud comme un sein », « trou clair ».
Autant de chaleur et d’affection rendues inaccessibles par le treillage.
La dérision
La société prive ces enfants de bien-être, et la religion les console par des promesses stériles. Voilà qui alimente l’empathie de Rimbaud, mais qui suscite aussi ses railleries : il ne veut pas pleurnicher…
Les petits enfants en deviennent un peu bébêtes : « leurs culs en rond », « tout bêtes », « ils crèvent leur culotte ». Rimbaud évite de trop s’impliquer dans une pitié dégoulinante et s’affranchit du misérabilisme de la bonne société.
Dans son opuscule « les poètes maudits », Verlaine célèbre ce poème :
« Nous ne connaissons, pour notre part, dans aucune littérature, quelque chose d’un peu farouche et de si tendre, de gentiment caricatural et de si cordial, et de si bon, et d’un jet franc, sonore, magistral. »
On le comprend : il a participé à sa composition finale…
C’est à Rimbaud qu’il faut donner le dernier mot. Rassemblant sa capacité à exprimer un monde en quelques mots, il a encore su concentrer cette poésie compassionnelle, dense et complexe : il l’a appelée « les Effarés »…