Hugo – Après la bataille

Victor Hugo (1802-1885)
La légende des siècles (1850)

Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
C’était un Espagnol de l’armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié,
Et qui disait : « A boire ! à boire par pitié ! »
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : « Caramba ! »
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.


Extrait de « la Légende des siècles », où Victor Hugo peint l’histoire de l’humanité, voici l’un de ses plus beaux poèmes. Il a été écrit vers 1852, au début de l’exil à Guernesey.

Le père de Victor s’appelait Joseph-Léopold Hugo. Officier des armées républicaines, puis général d’empire, il a servi les armées napoléoniennes avec un grand courage et un talent militaire certains. Il a notamment combattu en Espagne de 1808 à la retraite de 1812. La cruauté de l’armée française durant cette guerre est bien connue. Elle eut la réponse qu’elle méritait : la résistance du peuple espagnol, glorifiée dans le tableau de Goya, « El tres de mayo ». L’histoire n’a pas retenu ce que fut l’attitude du général Hugo dans ces circonstances.

Le poème de Victor Hugo est caractéristique du romantisme poétique. Ecrit en alexandrins et en rimes suivies, ce qui en accentue le caractère épique, on y retrouve un lyrisme échevelé, au service de l’exaltation des idées et des sentiments. Bien plus court que la plupart des épopées de « la Légende des siècles », il vise à mettre en évidence un seul trait de caractère, attribué au père du poète : sa générosité.

Au début du poème, alors qu’il campe le décor, Hugo utilise des alexandrins très classiques (avec hémistiche, sauf le premier vers). Les alexandrins se déstructurent ensuite, le rythme s’accélère, de plus en plus haletant, dès la rencontre avec le soldat espagnol :

« Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié
Et qui disait : « A boire ! à boire par pitié ! »

Le champ lexical est bien entendu celui de la bataille (« le soir d’une bataille », « champ couvert de morts », « sanglant », « housard », « bravoure », etc), mais Hugo lui oppose les mots qualifiant son père (« qu’il aimait », « mon père, ému », « donne à boire à ce pauvre blessé »), en commençant par ce célèbre oxymore : « ce héros au sourire si doux » que nous connaissons tous… Le père n’est plus un militaire mais un homme de bonté, de générosité.

Le dernier vers répond au premier :
« Donne lui tout de même à boire, dit mon père. »

Car le véritable héros « donne », et il « dit » : il est calme, sûr de lui et n’a pas besoin de crier…

Et pour qu’on ne laisse rien échapper, le poème commence et s’achève sur le même mot : « mon père », rendant hommage à son propre père, et peut-être à tous les pères du monde…


C’est le message de Victor Hugo : le héros n’est pas celui qui combat, celui qui tue. Le héros est celui qui fait la paix, qui pardonne, qui donne et qui aime.


Et on ne peut s’empêcher de penser à tous les héros modernes qu’aurait pu magnifier Victor Hugo : Martin Luther King, Yitzhak Rabin, Gandhi, Maximilien Kolbe, Arnaud Beltrame, tous morts d’avoir donné…

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