Victor Hugo (1802-1885)
L’année terrible (1872)
Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile,
Berceuse du chaos où le néant oscille,
Guerre, ô guerre occupée au choc des escadrons,
Toute pleine du bruit furieux des clairons,
Ô buveuse de sang, qui, farouche, flétrie,
Hideuse, entraîne l’homme en cette ivrognerie,
Nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit,
Où flotte une clarté plus noire que la nuit,
Folle immense, de vent et de foudres armée,
A quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée,
Si tes écroulements reconstruisent le mal,
Si pour le bestial tu chasses l’animal,
Si tu ne sais, dans l’ombre où ton hasard se vautre,
Défaire un empereur que pour en faire un autre ?

Une seule phrase, quatorze alexandrins, au rythme amplifiépar des rimes suivies, régulières, par des diérèses (« furi-eux », « besti-al »), une anaphore (« si »àla fin du poème), l’allitération de la consonne « f »(accentuant l’idée du souffle de tempête), plusieurs antithèses : c’est bien du Victor Hugo !
C’est écrit au lendemain de la guerre de 70, celle de « Napoléon le Petit ». Victor le Grand y exprime la bêtise de la guerre en ouvrant son poème sur trois oxymores : avez vous déjàvu une ouvrière sans yeux ? Croyez-vous que Pénélope fût une imbécile ? Qui peut bercer le chaos ?
La guerre est imbécile et cruelle (« buveuse de sang », « ivrognerie »), sombre (« une clartéplus noire que la nuit », nouvel oxymore), inutile (« A quoi sers-tu, fumée »), violente (« nuée », « de vent et de foudres armée »), destructrice (« chaos », « si tes écroulements reconstruisent le mal »), inhumaine (« si pour le bestial tu chasses l’animal »)…
Si haïssable que Dieu lui-même fuit (septième vers) !
Au fil des vers, le poète amplifie son discours, en apostrophant la guerre elle-même (« A quoi sers tu »…). Il termine dans un souffle magistral portépar une anaphore (répétition du « si »en début de vers) et trois splendides antithèses, la grande spécialitédu père Hugo : « tes écroulements reconstruisent le mal », « pour le bestial tu chasses l’animal », « défaire un empereur / en faire un autre ».
Si après ça vous avez encore le goût des massacres, un seul remède : relisez ce poème à voix forte du haut de votre balcon !