Hugo – Demain dès l’aube

Victor Hugo (1802-1885)
Les contemplations (1856)

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

3 septembre 1847

Léopoldine Hugo

Victor Hugo a eu cinq enfants : tous sont morts avant lui, sauf sa fille Adèle dont la santé mentale était plus que fragile. Son œuvre parle peu de son malheur : il a préféré insister sur le « bonheur d’être grand-père ».

Cependant, il ne parvient pas à taire le grand deuil de sa vie : sa deuxième fille, Léopoldine née en 1824 est décédée le 4 septembre 1843. Ce poème est daté du 3 septembre 1847 : quatre années de deuil déjà…

Dans ce poème écrit à la première personne, nous suivons Hugo dans une double progression :

  • Spatiale : « Je partirai », « Je marcherai », « J’arriverai ». 
  • Temporelle : « Dès l’aube », «  le jour », « soir qui tombe ».

Les trois étapes sont indiquées dans chacune des trois strophes. Hugo nous présente bien un cheminement dont nous allons pénétrer la charge de douleur.

Dans la strophe initiale, celle du départ, la déstructuration des deux premiers alexandrins simule la lourde hésitation des pas, la difficulté à se mettre en route. Victor Hugo s’adresse à sa fille comme à une personne vivante (« Vois-tu », « Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps »). 

Le poète se concentre ensuite, non sur la marche elle-même, mais sur la méditation. La personnalisation disparaît, la phrase devient négative (« sans rien voir », « sans entendre »). Il se recroqueville sur ses pensées, indifférent à ce qui l’entoure :
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Il avance en plein jour, mais se sent dans la nuit. Comme son pas lourd et malaisé, ses alexandrins se heurtent, redevenant irréguliers.

Ils retrouvent à la troisième strophe un rythme ample et reposé : c’est le moment de la paix, du recueillement. Victor Hugo ne regarde toujours pas autour de lui ; cependant il sait que l’entoure un paysage magnifique, métaphore de sa fille lumineuse (« l’or du soir »), partie vers l’infini (« les voiles au loin »).

Dans les deux derniers vers, près de la tombe et près de sa fille, il en a terminé avec ses tristes pensées. 

Pour indiquer le dépôt des fleurs, il choisit le verbe « mettre », vague, presque indéfini ; en principe, quand on écrit, on préfère utiliser des mots précis, qui ne laissent pas de doute sur l’action en cours. Or le poète a suffisamment de vocabulaire pour préciser sa pensée !… Avec « je mettrai », il nous décrit volontairement un geste très simple, très pur, et en même temps imprécis, et il fixe notre attention sur le « bouquet de houx vert » et la « bruyère en fleurs ».

Ce sont deux feuillages persistants, aux couleurs vives en hiver. Ils signifient qu’au plus profond de l’hiver de son âme, Hugo n’abandonne pas l’espoir, et affirme la vie. Nous revenons au début du poème lors qu’il s’adressait à Léopoldine comme à une personne vivante.

Ce douloureux chemin, il l’a souvent parcouru. Utilisant le futur (« Demain […] je partirai »), il nous décrit avec certitude ce qu’il va rencontrer, parce qu’il connaît les étapes de cette éprouvante journée, si souvent vécue. Les feuillages vivaces nous disent qu’il revient à la vie pour recommencer encore…

Deuil, souffrance, et vie malgré tout, mais aussi intimité, solitude, pudeur, en douze alexandrins : il fallait Victor Hugo, et il fallait le Romantisme…

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