Gérard de Nerval (1808 – 1855)
Les chimères (1854)
Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.
Suis-je Amour ou Phœbus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène…
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
« El desdichado » est le poème liminaire du recueil « Chimères », composé de douze sonnets. Nerval a affirmé que ces sonnets avaient été « composés dans un état de rêverie supernaturaliste, […] ils perdraient de leur charme à être expliqués ».
De toutes façons, quand on parcourt tout ce que d’éminents experts ont écrit sur ce texte, on est obligé de se dire qu’en effet, il y a peu de chances d’en percer les secrets : on compte autant d’explications que d’auteurs… avec cependant quelques constantes.
Risquons-nous donc en terrain glissant, et hasardons un éclairage…
Ce poème a été écrit alors que Gérard de Nerval vient d’enchaîner deux séjours en hôpital psychiatrique. Il se souvient de sa passion non partagée pour l’actrice Jenny Colon, morte dix ans plus tôt…
Les identités (clairement indiquées par les majuscules) que s’attribue Nerval dans le premier quatrain sont claires : il s’agit d’une allusion directe à ce chagrin d’amour. Le « Prince d’Aquitaine » serait le Prince Noir : le surnom de ce guerrier féroce ramène à l’obscurité, au deuil, comme le « Ténébreux », « le Veuf », « l’Inconsolé ». La « Tour abolie », « l’Etoile » et « le Soleil noir » sont des allusions à des arcanes du tarot, porteuses de destruction dans leur signification négative. « Ma seule Etoile » est Jenny Colon : le luth utilisé pour la charmer (c’était l’instrument des troubadours) a perdu toute gaieté, comme l’indique l’oxymore « Soleil noir ».
L’ambiance est plus sereine dans le deuxième quatrain. Nerval se remémore son voyage en Italie : le Pausilippe est un quartier de Naples, proche de la mer, où serait enterré Virgile (« Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé »). Dans un autre sonnet, Nerval associe le Pausilippe à la myrthe, une des fleurs de l’amour. « La fleur » serait l’ancolie (rappel de la mélancolie de la première strophe), symbole de la tristesse et de la folie. Les quatre fleurs : la rose (amour pur), la vigne (associée à la poésie et à l’ivresse), la myrthe et l’ancolie constituent une métaphore, une synthèse de la vie de Nerval…
Cette évocation de sa vie se poursuit dans le premier tercet par un questionnement sur son identité. Amour (fils de Vénus, associé à la passion) ou Phoebus (Apollon : dieu complexe, associé au soleil, à la raison et aussi à la poésie) ?
Lusignan ou Biron ? Lusignan est un archétype de la chevalerie des Croisades, alors que Biron est un traître avéré (il fut décapité pour avoir trahi Henri IV). Les deux figurent dans l’ascendance plus ou moins fantasmée que s’octroyait Gérard de Nerval.
Lusignan est aussi l’époux légendaire de Mélusine, sorcière à queue de poisson (avec une connotation sexuelle), d’où « la Grotte où nage la Sirène ». Faut-il y voir une allusion érotique (une grotte-vagin et une sirène-phallus) ?
Le dernier tercet évoque la folie que Nerval pense avoir vaincue, et les deux séjours qu’il vient de faire en hôpital psychiatrique :
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron
L’Achéron était un fleuve qui entourait les enfers de la mythologie grecque. Orphée, poète et musicien, a également franchi deux fois ce fleuve pour tenter, sans succès, de ramener sur terre sa fiancée Eurydice.
Nerval chante sur la lyre d’Orphée (métaphore de la poésie) les amours purs de « la Sainte » (qui soupire) et les amours maléfiques de la Fée (Mélusine qui revient en criant).
Quant au titre du poème (« El Desdichado »), il est en général traduit de l’espagnol par « le Déshérité ». Il s’agit d’une allusion à un héros du roman « Ivanhoé » (ce mot était gravé sur son bouclier légendaire) ; c’est une référence au moyen-âge, qui intéressait beaucoup Gérard de Nerval. Ce titre constitue une synthèse mystique de toutes les identités dont se pare ici le poète.
Que signifie vraiment ce sonnet foisonnant d’images, de personnages, de références mythologiques et moyenâgeuses ? Il est témoin de la lucidité des questions que se pose Nerval et de la confusion de ses réponses. Ouverture du recueil « les Chimères », il révèle sa confiance absolue dans son art poétique…
… Qui en effet, perd beaucoup de son charme à être expliqué…