Victor Hugo (1802-1885)
Les Contemplations (1856)

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
Parce qu’on les hait ;
Et que rien n’exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;
Parce qu’elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants ;
Parce qu’elles sont les tristes captives
De leur guet-apens ;
Parce qu’elles sont prises dans leur œuvre ;
O sort ! fatals nœuds !
Parce que l’ortie est une couleuvre,
L’araignée un gueux ;
Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,
Parce qu’on les fuit,
Parce qu’elles sont toutes deux victimes
De la sombre nuit.
Passants, faites grâce à la plante obscure,
Au pauvre animal.
Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
Oh ! plaignez le mal !
Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
De les écraser,
Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La mauvaise bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour !
Juillet 1842
La première strophe contient tout le poème : amour, haine, châtiment, espoir, salut.
L’araignée et l’ortie sont des réprouvées. Ce n’est pas trop de l’empathie de Victor Hugo pour les aider. Il aime ces créatures précisément parce qu’on les hait, et parce qu’elles sont désespérées (« morne souhait »).
Le sort de l’ortie et de l’araignée est détaillé dans les trois strophes qui suivent :
- Obscurité, donc retrait du monde (« noirs », « ombre des abîmes », « sombre nuit », « plante obscure »),
- Fatalité (« maudites », « captives de leur guet-apens », « prises dans leur œuvre », « fatals nœuds »),
- Réprobation (« gueux », « victimes », « laideur », « on les fuit »),
- Humilité (« êtres rampants », « couleuvre », « gueux »).
- Malédiction (l’ortie devient une couleuvre, l’araignée un gueux).
Or, si ces créatures subissent ce sort, c’est parce que « on » les hait. C’est le sens de l’anaphore « parce que » qui parcourt ces strophes : elle rappelle que leur sort misérable est précisément dû au jugement que « on » leur inflige.
Ce qui conduit à l’adresse de la magnifique cinquième strophe, une adresse aux « passants » : ceux qui passent sans même voir qu’il y a quelque chose à voir (un peu comme « on » ne remarque plus les SDF sur le trottoir). Cette cinquième strophe, synthétique, part du monde sensible (« plante », « animal »), passe par l’agression subie (« laideur », « piqûre ») et parvient à l’essence du « mal ». Un mal mélancolique, qu’il ne s’agit pas de condamner, mais de plaindre.
Les passants sont donc invités à la pitié, au respect, et au dialogue avec ce que « on » déteste, car « tout » veut un baiser.
Ce poème n’est pas une critique sociale, sinon Victor Hugo aurait clairement stigmatisé les classes dominantes, ce qu’il savait très bien faire à l’occasion.
C’est encore moins la lecture écologique que l’on pourrait être tenté de faire au XXIe siècle, où n’existent plus ni mauvaises herbes ni sales bêtes.
C’est un poème profondément chrétien, où le lecteur est invité à aimer les désespérés, les malheureux, les oubliés et les réprouvés…
« Murmure » et « amour » sont les derniers mots, mêlant l’inaudible voix de ceux qui n’ont pas la force de s’exprimer…