Victor Hugo (1802-1885)
Les Contemplations (1856)
La source tombait du rocher
Goutte à goutte à la mer affreuse.
L’océan, fatal au nocher,
Lui dit : – Que me veux-tu, pleureuse ?
Je suis la tempête et l’effroi ;
Je finis où le ciel commence.
Est-ce que j’ai besoin de toi,
Petite, moi qui suis l’immense ? –
La source dit au gouffre amer :
– je te donne, sans bruit ni gloire,
Ce qui te manque, ô vaste mer !
Une goutte d’eau qu’on peut boire.
Avril 1854
La mer dont nous parle ici Victor Hugo, qui s’élargit au troisième vers en un océan, est puissante, dangereuse et maléfique (« affreuse », « fatal[e] au nocher », « tempête », « effroi »). Il n’est pas difficile d’y deviner une allégorie des puissants de la terre.
La source, dont le goutte à goutte ouvre et ferme le poème, est en regard bien minuscule. Et l’océan la rabaisse et la méprise : « pleureuse », « petite »…
Et que signifie la « goutte d’eau qu’on peut boire » ? Elle est placée à la toute fin du poème : c’est un procédé habituel chez Hugo pour nous désigner le message important.
Un petit indice peut nous guider : Baudelaire connaissait forcément cette poésie lorsqu’il a composé « l’Albatros », où le navire vogue sur des « gouffres amers ». Baudelaire aurait-il plagié ? Mais non : il a voulu expressément donner à son océan la même signification que Victor Hugo : un monde puissant qui méprise les poètes !
C’est bien la poésie, et l’art en général, qui donnent aux hommes une vision renouvelée de l’univers, une vision douce et sans amertume.
Et Victor avait raison, les puissants sont comme la mer : trop souvent imbuvables !