Victor Hugo (1802-1885)
Les Contemplations (1856)
Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
L’une pareille au cygne et l’autre à la colombe,
Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur !
Voyez, la grande sœur et la petite sœur
Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
Un bouquet d’œillets blancs aux longues tiges frêles,
Dans une urne de marbre agité par le vent,
Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
Et frissonne dans l’ombre, et semble, au bord du vase,
Un vol de papillons arrêté dans l’extase.
Juin 1842
Lorsque Victor Hugo peint ses deux filles, Léopoldine est âgée de 18 ans, et Adèle de 12 ans.
Ni les malheurs (Léopoldine va mourir en 1843), ni l’exil (qui commence en 1852) n’ont encore perturbé la vie du grand poète. Il est déjà un académicien très influent, aussi bien dans les milieux politiques que littéraires (il est l’un des chefs de file du romantisme naissant). Il a pour maîtresse Juliette Drouet, et quelques autres, occasionnelles…
Le voici donc contemplant tranquillement ses filles dans son jardin parisien.
Ce poème est un « dizain », forme poétique délaissée depuis le XVIe siècle et remise à l’honneur dans les années 30 par Alfred de Musset. Alors que celui-ci l’utilise comme une simple strophe, Hugo le rétablit comme forme à part entière. C’est François Coppée qui rétablira le dizain comme style majeur à partir de 1874.
Les rimes sont plates, avec une alternance rigoureuse de rimes masculines et féminines. Le rythme des alexandrins accompagne leur thème : irréguliers, avec des enjambements (vers 3, 4, 5) lorsqu’il d’agit des deux filles (que l’on imagine insouciantes et spontanées), classiques et reposés (à partir du vers 6) lorsque Hugo nous décrit le calme d’un début de soirée.
La transition d’un thème à l’autre est habilement conduite par les mots « longues tiges frêles », dans lesquels trois finales féminines apaisent le rythme.
L’ambiance décrite est caractérisée par la blancheur des sujets (« cygne », « colombe », « œillets blancs », « marbre »), tranchant sur un fond sombre (« soir … qui tombe », « dans l’ombre »). Hugo nous l’a dit d’emblée : la lumière est celle d’un « clair-obscur ».
Les mouvements sont réduits au frissonnement du bouquet d’œillets, qui annonce l’extase finale. C’est donc l’immobilité qui domine (« assises », « immobile », « vol de papillons arrêté »).
Pour montrer que ce tableau se suffit à lui-même, le poète se retire : il laisse dans le jardin sa seule représentation, le métaphorique bouquet d’œillets (car c’est le poète qui en réalité se penche). Il s’éloigne encore, comparant les fleurs à des papillons dans une sorte de métaphore gigogne. Il part délicatement, père respectueux, par peur de déranger ses filles, retenant le sentiment qui traverse tout le poème et le termine : l’extase…
Cette capacité à happer une impression fugitive, à saisir un sentiment fugace, à peindre ce qui ne se voit pas ?… Ce n’est pas l’impressionnisme, qui arrivera trente ans plus tard, mais enfin, si Victor Hugo avait tenu un pinceau et non une plume, que verrions-nous dans « Mes deux filles » ?…