Verlaine – Avant que tu ne t’en ailles

Paul Verlaine (1844-1896)
La bonne chanson (1870)

Avant que tu ne t’en ailles,
Pâle étoile du matin,
– Mille cailles
Chantent, chantent dans le thym. –

Tourne devers le poète,
Dont les yeux sont pleins d’amour;
– L’alouette
Monte au ciel avec le jour. –

Tourne ton regard que noie
L’aurore dans son azur;
– Quelle joie
Parmi les champs de blé mûr ! –

Puis fais luire ma pensée
Là-bas – bien loin, oh, bien loin !
– La rosée
Gaîment brille sur le foin. –

Dans le doux rêve où s’agite
Ma mie endormie encor…
– Vite, vite,
Car voici le soleil d’or. –

Van Gogh – « Champ de blé au faucheur » (1889)

Paul Verlaine était vraiment un sale type : violent, buveur, infidèle, mauvais fils… Mais il a cependant connu quelques moments de calme. Le voici très amoureux de Mathilde Mauté, qu’il va épouser bientôt.

Il nous livre ce petit poème apparemment tout décousu, que nous allons ordonner différemment :

– Mille cailles
Chantent, chantent dans le thym. –
– L’alouette
Monte au ciel avec le jour. –
– Quelle joie
Parmi les champs de blé mûr ! –
– La rosée
Gaîment brille sur le foin. –
– Vite, vite,
Car voici le soleil d’or. –

Avant que tu ne t’en ailles,
Pâle étoile du matin,
Tourne devers le poète,
Dont les yeux sont pleins d’amour;
Tourne ton regard que noie
L’aurore dans son azur;
Puis fais luire ma pensée
Là-bas – bien loin, oh, bien loin !
Dans le doux rêve où s’agite
Ma mie endormie encor…

Il y a deux poèmes en un seul :

  • L’un parle de la nature qui s’éclaire le matin, de l’extinction de l’« étoile du matin » (Vénus) jusqu’à l’explosion du « soleil d’or ». La lumière devient éclatante dans ce jour d’été (« blés mûrs »), elle éblouit le poète, elle le met en joie, elle l’appelle à la vie…
  • L’autre : inspiré par cette aube joyeuse, le poète enthousiaste pense à sa mie. Il lui envoie un fragment de son éblouissement (« fais luire ma pensée »). Et qui charge‑t‑il d’acheminer le courrier ? Vénus, car Vénus est à la fois « étoile du matin » et déesse de l’amour. Ce n’est évidemment pas un hasard.

Alors, pourquoi Verlaine mélange-t-il les deux volets de son poème ? 

Mais parce que c’est un poète, tout simplement ! 

Il veut nous faire comprendre que le magnifique été ensoleille son amour, que les deux sont inséparables, que son cœur est gonflé au même instant de ces deux sensations, que son émotion amoureuse explose comme la lumière du matin, que son amour est aussi pur et limpide que les rayons du soleil. Il écrit :

Le poète dont les yeux sont pleins d’amour

C’est donc bien que cette clarté, c’est l’amour qui l’éclaire et l’emplit, lui, le poète !

C’est d’ailleurs pour cela aussi que la lumière est présente partout dans le poème (« les yeux », « l’aurore », « l’azur », « fais luire ma pensée », « gaîment brille »). Elle dynamite littéralement le cœur du poète, de la « pâle étoile du matin » jusqu’au « soleil d’or » !

Verlaine amoureux fou, illuminé de pureté, « une alouette [qui] monte au ciel »… On croit rêver ; d’ailleurs on rêve et lui aussi. Car il va épouser Mathilde… Il va aussitôt commencer à la battre, devenir alcoolique, abandonner son fils, tenter d’étrangler sa propre mère et tirer sur son amant Arthur Rimbaud, connaître la prison, déchoir et mourir de misère…

Ce poème ? Un éclair de lumineuse tendresse dans une vie dévastée…

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