Charles Cros (1842 – 1888)
Le coffret de santal (1873)
Les coquelicots noirs et les bleuets fanés
Dans le foin capiteux qui réjouit l’étable,
La lettre jaunie où mon aïeul respectable
A mon aïeule fit des serments surannés,
La tabatière où mon grand-oncle a mis le nez,
Le trictrac incrusté sur la petite table
Me ravissent. Ainsi dans un temps supputable
Mes vers vous raviront, vous qui n’êtes pas nés.
Or, je suis très vivant. Le vent qui vient m’envoie
Une odeur d’aubépine en fleur et de lilas,
Le bruit de mes baisers couvre le bruit des glas.
Ô lecteurs à venir, qui vivez dans la joie
Des seize ans, des lilas et des premiers baisers,
Vos amours font jouir mes os décomposés.
En quatorze vers, Charles Cros nous conduit du passé vers l’avenir :
- Des fleurs fanées (les coquelicots, les bleuets, le foin) aux fleurs du futur (les lilas) en passant par les fleurs du présent (l’aubépine, les lilas),
- Des amours du passé (« lettre jaunie », « serments surannés ») aux amours de demain (« vos amours ») en passant par celles du temps présent (« le bruit de mes baisers »).
Le temps passe, aussi gai que le vent. Voyez l’allitération en « v » :
Mes vers vous raviront, vous qui n’êtes pas nés.
Or, je suis très vivant. Le vent qui vient m’envoie…
Où va-t-il, ce temps qui passe ? Le double sens du vers déjà cité nous trouble :
Mes vers vous raviront, vous qui n’êtes pas nés.
Cela signifie-t-il : « ma poésie vous fera plaisir », ou alors : « les lombrics qui me mangent vous emporteront aussi » ?
Charles Cros chante-t-il les « amours » futures, ou les « os décomposés » ?
Les deux sans doute.