Mallarmé – Brise marine

Stéphane Mallarmé (1842 – 1898)
Poésies (1887)

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

« Brise marine » a été écrit en 1865, c’est donc une œuvre de jeunesse : Stéphane Mallarmé n’avait pas encore eu le temps de ne pas se faire comprendre.

Voici le premier alexandrin, terminé par un point déjà final :

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

Il ne faut pas voir dans « la chair est triste » la seule allusion sexuelle, mais plus largement une désillusion sur la vie de tous les jours.

Stéphane Mallarmé vient de se passionner pour « les Fleurs du mal » de Baudelaire (paru en 1857) : à ce moment précis, ce recueil lui paraît définitif, impossible à dépasser. Il pense donc arriver trop tard.

Le poète ne voit aucune possibilité de s’épanouir, ni dans sa vie quotidienne, ni dans son activité créatrice.

Il se désespère parce qu’il n’a pas d’inspiration.

Dès le deuxième vers, voici à quoi il aspire : « Fuir ! ». Il se veut attiré par les espaces infinis (les oiseaux, les cieux), par la mer (« l’écume », « steamer », « la mâture », « l’ancre »…).  Les « r » qui se répètent en ce début de poème soulignent sa rage, son impatience… et son impuissance, à lui qui ne parvient plus à aligner les rimes. Ce qui semble irréel, tant il parvient en deux vers à nous restituer son état d’âme de façon si magistrale 
:
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend…

Quel « vide papier » peut affliger un cerveau capable de tels élans ? Capable de fermer l’espace et le temps sur ce splendide « oxymore-hypallage » de la « clarté déserte », et sur cette construction de phrase (un chiasme) qui boucle sur le verbe « défend » !

Mallarmé, modeste professeur d’anglais en Ardèche, rejette le quotidien qui est le sien. Il ne veut plus des « vieux jardins », ni même de « la jeune femme allaitant son enfant ». Voyez comme il rejette sa jeune épouse devenue « la » femme, et sa fille Geneviève devenue « son » enfant (c’est-à-dire l’enfant de sa femme), comme il repousse tout attendrissement devant le doux allaitement ! Rassurez-vous, ce sont des mots : il leur sera toujours fidèle…

L’assonance des « an » allonge encore l’ennui de cette fin de première partie.

La deuxième strophe est une reprise de la première, mais amplifiée encore.

« L’Ennui » gagne un « E » majuscule, et conserve la rageuse allitération des « r ». La nasale « an » revient également, répétée, comme le balancement, la lenteur des nefs et des mâts.

Etonnant périple, qui conduit aux « naufrages », « naufrages perdus » de surcroît, aux navires « sans mâts », sans destination (« sans fertiles îlots »).

Ce voyage est une fuite : Mallarmé a répété le verbe « fuir » au début ; il répète désormais « sans mâts ». Fuir sans mâts, sans direction, sans destination…
Pas tout à fait, car il a, pour lui ou pour nous, semé quatre petits cailloux au fond de sa mer métaphorique :

… des oiseaux sont ivres
… être parmi l’écume inconnue et les cieux
… Ce cœur qui dans la mer se trempe
Mais, Ô mon cœur ! entends le chant des matelots !

L’invocation des oiseaux et l’ambiance marine font inévitablement penser à « l’Albatros » de Baudelaire, que Mallarmé vient de lire.

Il croit n’avoir pas d’inspiration car il ne parvient pas encore à trouver la poésie qu’il cherche. Pourtant, il vogue déjà vers une poésie débarrassée du monde sensible, débarrassée de tout contexte, une poésie renaissante, une poésie écume, une poésie brise marine, une poésie qui serait seulement une mer, des cieux, un chant, une poésie symbole. 

Nous entendons ton chant, Ô Stéphane, et nous n’avons pas fini de nous en émerveiller…

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