Paul Fort (1872 – 1960)
L’amour marin (1900)
Hé! donne moi ta bouche, hé ! ma jolie fraise !
L’aube a mis des frais’s plein notr’ horizon
Garde tes dindons, moi mes porcs, Thérèse
Ne r’pouss’ pas du pied mes petits cochons.
Va, comme hier ! comme hier ! comme hier !
Si tu n’ m’aimes point, c’est moi qui t’aim’rons
L’un tient le couteau, l’autre la cuiller :
La vie c’est toujours les mêmes chansons.
Pour sauter l’ gros sourceau de pierre en pierre,
Comme tous les jours mes bras t’enlèv’ront
Nos dindes, nos truies nous suivront légères
Ne r’pousse pas du pied mes petits cochons.
Va, comme hier ! comme hier ! comme hier !
Si tu n’ m’aimes point, c’est moi qui t’aim’rons
La vie c’est toujours amour et misère
La vie c’est toujours les mêmes chansons.
J’ai tant de respect pour ton cœur Thérèse,
Et pour tes dindons, quand nous nous aimons.
Quand nous nous fâchons, hé ! ma jolie fraise
Ne r’pousse pas du pied mes petits cochons.
Va, comme hier ! comme hier ! comme hier !
Si tu n’ m’aimes point, c’est moi qui t’aim’rons
L’un tient le couteau, l’autre la cuiller :
La vie c’est toujours les mêmes chansons.
Cette riante poésie est une chanson (mise en musique par Georges Brassens qui, pour une fois, n’a rien modifié au texte).
On y trouve trois refrains (« Va comme hier »…), et trois vers récurrents dans les trois couplets. (« La vie c’est toujours les mêmes chansons »). Paul Fort utilise des mots simples, imitant la langue des chansons traditionnelles. Il se rapproche du langage parlé (élision des « e » finaux ; archaïsme patoisant : « c’est moi qui t’aim’rons »). Il nous invite dans un univers campagnard, de bon aloi et sans complications.
Il raconte une relation gentiment conflictuelle, s’étirant tout au long de la vie.
Dans le premier couplet, l’amour des jeunes gens est à peine déclaré ; c’est l’aube encore, et chacun garde son troupeau de son côté.
Le deuxième couplet est celui des amours épanouies. Les truies et les dindes gambadent ensemble, « légères ». C’est évidemment ironique : existe-t-il des animaux plus patauds ? Cette légèreté s’applique plutôt aux amants. Bien qu’ils soient au travail (« sauter l’ gros sourceau »), la vie est joyeuse et facile.
Au troisième couplet, aux amours de la maturité, l’atmosphère est un peu troublée (« quand nous nous fâchons », les animaux sont séparés). Mais l’amoureuse est toujours une « jolie fraise », comme aux premiers temps, et l’amour s’est enrichi de « respect », sentiment que connaissent bien les vieux amants…
Le refrain donne les constantes du discours, empli de l’inaltérable optimisme de Paul Fort.
« Comme hier » insiste sur la dualité dans le couple (« dindons / truies », « couteau / cuiller », « amour / misère », « si tu ne m’aimes point, c’est moi qui t’aim’rons »). L’amour est décrit comme une complémentarité, non comme une projection, une sujétion, une fusion.
Ce n’est pas un coup de foudre. c’est au contraire la recette pour que l’amour dure toute une vie : l’un n’existe que par rapport à l’autre. On ne vit pas forcément la même chose à chaque instant, mais on partage la même existence. Et si on fait bien attention à l’autre, tout s’arrange… et ça dure !
Ah ! Evidemment, nous sommes loin du fin’amor et des angoisses romantiques.
Mais ça marche !