Gaston Couté (1880 – 1911)
Les mangeux d’ terre (1906)
Cheu nous, le lend’main d’ la bataille,
On est v’nu quéri’ les farmiers :
J’avons semé queuq’s bott’lé’s d’ paille
Dans l’ cul d’ la tomb’rée à fumier ;
Et, nout’ jument un coup ett’lée,
Je soumm’s partis, rasant les bords
Des guérets blancs, des vign’s gelées,
Pour aller relever les morts…
Refrain
Dans moun arpent des « Guerouettes »,
J’ n’ n’avons ramassé troués
Avec Penette…
J’ n’ n’avons ramassé troués :
Deux moblots, un bavaroués !
La vieill’ jument r’grichait l’oreille
Et v’la-t-y pas qu’ tout en marchant,
J’ faisons l’ver eun’ volte d’ corneilles
Coumm’ ça, juste au mitan d’ mon champ.
Dans c’ champ qu’était eun’ luzarniére,
Afin d’ mieux jiter un coup d’ yeux,
J’ me guch’ dessus l’ fait’ d’eun’ têtiére,
Et quoué que j’ voués ?… Ah ! nom de Dieu !…
Troués pauv’s bougr’s su’ l’ devars des mottes
Etint allongés tout à plat,
Coumme endormis dans leu’ capote,
Par ce sapré matin d’ verglas ;
Ils’ tin déjà raid’s coumme eun’ planche :
L’ peurmier, j’avons r’trouvé son bras,
– Un galon d’ lain’ roug’ su’ la manche –
Dans l’ champ à Tienne, au creux d’eun’ râ’…
Quant au s’cond, il ‘tait tout d’eun’ pièce,
Mais eun’ ball’ gn’ avait vrillé l’ front
Et l’ sang vif de sa bell’ jeunesse .
Goulait par un michant trou rond :
C’était quand même un fameux drille
Avec un d’ ces jolis musieaux
Qui font coumm’ ça r’luquer les filles…
J’ l’ont chargé dans mon tombezieau ! …
L’ trouésième, avec son casque à ch’nille,
Avait logé dans nout’ maison :
Il avait toute eun’ chié’ d’ famille
Qu’il eusspliquait en son jargon.
I’ f’sait des aguignoch’s au drôle,
Li fabriquait des subeziots
Ou ben l’ guchait su’ ses épaules…
I’ n’aura pas r’vu ses petiots ! …
Là-bas, dans un coin sans emblaves,
Des gâs avint creusé l’ sol frouéd
Coumm’ pour ensiler des beutt’raves :
J’ soumm’s venu avec nout’ charroué !
Au fond d’eun’ tranché’, côte à côte,
Y avait troués cent morts d’étendus :
J’ont casé su’ l’ tas les troués nôt’es,
Pis, j’ont tiré la tarr’ dessus…
Les jeun’s qu’avez pas vu la guarre,
Buvons un coup ! parlons pus d’ ça !
Et qu’ l’anné’ qui vient soit prospare
Pour les sillons et pour les sâs !
Rentrez des charr’té’s d’ grapp’s varmeilles,
D’ luzarne grasse et d’ francs épis,
Mais n’ fait’s jamais d’ récolt’ pareille
A nout’ récolte ed’ d’ souéxant’-dix ! …
Aguignoches = Des agaceries amicales.
Drôles = Les gamins.
Guché = Terme Solognot et du Val de Loire signifiant perché immobile.
Guérouette = Terrain de peu de valeur.
Michant ou méchant = Petit, de peu de valeur.
Mitan = Le milieu.
Moblots = Surnom familier des soldats français de la garde mobile en 1870.
Râ = Pour raie, sillon creux.
R’gricher = Relever les narines, les oreilles avec dégoût, méfiance ou peur.
Sâs = Les ceps de vigne.
Subéziot = sifflet confectionné quand les tiges sont en sève, de façon à pouvoir décoller l’écorce de l’aubier (sureau, lilas…).
Têtière = La partie élevée d’un champ, d’un tertre.
Gaston Couté était le fils d’un meunier de Meung-sur-Loire (Loiret), un Beauceron donc. Il a vécu sa courte vie de misère à Montmartre à l’époque où c’était encore un village dans la ville, où les artistes commençaient à y prendre leurs quartiers.
Anarchiste convaincu mais pacifique, son œuvre se caractérise à la fois par une violence ravageuse et par une compassion profonde pour les humbles. Il est ainsi l’auteur d’une « Paysanne », surnommée la « Marseillaise de Couté » où il dénonce les méfaits de la société capitaliste et colonialiste de son temps.
Il a également beaucoup écrit en patois beauceron, comme dans ces « Ramasseux d’ morts ».
C’est une longue chanson, dans le style de la chanson réaliste, dont la veine poétique est discutable, mais qui nous transporte avec talent dans la ruralité beauceronne et dans le désespoir des paysans contraints de ramasser les cadavres au lendemain des batailles de 1870/71.
L’inspiration de Gaston Couté s’appuie forcément sur les récits qui lui ont été fait, puisqu’il est né dix ans après une guerre presque oubliée de nos jours, mais qui a fortement marqué les esprits de ceux qui l’ont vécue.
L’auteur nous entraîne dans la campagne gelée, évoquée à petites touches suggestives. Son personnage, réquisitionné par les autorités, y découvre trois morts : un sous-officier (« galon rouge ») et un jeune soldat (tous deux « moblots », c’est-à-dire membres de la Garde Mobile), un Bavarois (dont on apprend qu’il était chef de famille, et qu’il avait fraternisé avec la famille du récitant).
Est ainsi résumé le désastre de la guerre qui fauche aveuglément les vies les plus belles, les plus fraternelles et les plus grosses d’avenir. Dans l’avant-dernier couplet, les trois morts deviennent trois cents, donnant la vraie dimension de la bataille. Il ne reste plus à Couté qu’à souhaiter qu’on ne fasse plus jamais de « récolte pareille »…
Mort en 1911, Gaston Couté ne connaîtra jamais la « récolte » de 14‑18.
Dans un tout autre style, sur le même sujet, avec une autre puissance évocatrice, avec ses yeux de petit « gâs » de la campagne, Couté continue le « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud…