Paul Verlaine (1844-1896)
Parallèlement (1889)
Ô Belgique qui m’as valu ce dur loisir,
Merci ! J’ai pu du moins réfléchir et saisir
Dans le silence doux et blanc de tes cellules
Les raisons qui fuyaient comme des libellules
À travers les roseaux bavards d’un monde vain,
Les raisons de mon être éternel et divin,
Et les étiqueter comme en un beau musée
Dans les cases en fin cristal de ma pensée.
Mais, ô Belgique, assez de ce huis-clos têtu !
Ouvre enfin, car c’est bon pour une fois, sais-tu !
Le « dizain » est une forme poétique inventée par Alfred de Musset. A l’origine, c’est une strophe de dix alexandrins aux rimes suivies (aabbccddee). François Coppée, poète parnassien, en fera un vrai genre poétique, à tel point que les dizains, devenus poèmes à part entière, seront après lui appelés des « coppées ».
Verlaine en a composé une dizaine, presque tous dans le genre parodique, selon l’habitude du cercle des poètes zutiques auquel il participe à partir de 1871 avec Charles Cros et Arthur Rimbaud.
Inspiré de cette même veine, le « Dernier dizain » n’est pas un poème très sérieux.
Cependant, la composition des alexandrins est très étudiée : douce vague musicale tant que le poète évoque ses états d’âme, ils deviennent irréguliers à la fin du poème, soulignant son agacement et son empressement à quitter la prison (avec deux points d’exclamation).
Verlaine tire une révérence moqueuse à la Belgique, dont il vient de fréquenter les prisons pendant deux ans (« merci » pour ce « dur loisir ») à la suite de sa sanglante altercation avec Rimbaud.
En même temps, il se souvient de méditations (« huis clos ») qui l’ont apaisé et lui ont fait retrouver la foi (« les raisons de mon être éternel et divin »). Dans une allusion à La Fontaine (« les roseaux bavards »), il tourne le dos à la vanité de ses anciens amis.
Il n’a cependant pas trop l’air de croire lui-même à cette conversion : les « raisons de [son] être » sont étiquetées dans un « beau musée » bien ironique, et de bien fragiles « cases en fin cristal »…
Et pour preuve que tout ça n’est pas bien sérieux, voyez comme il termine son « coppée » avec l’accent belge :
« pour une fois, sais-tu » !