Stéphane Mallarmé (1842 – 1898)
Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !
Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brûlé d’aromates et d’or,
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor,
L’aurore se jeta sur la lampe angélique.
Palmes ! et quand elle a montré cette relique
A ce père essayant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi.
Ô la berceuse, avec ta fille et l’innocence
De vos pieds froids, accueille une horrible naissance :
Et ta voix rappelant viole et clavecin,
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sibylline la femme
Pour des lèvres que l’air du vierge azur affame ?

Pablo Picasso – « Maternité » (1905)
L’art poétique de Mallarmé vise à la musicalité, à l’harmonie de la langue. La signification et la clarté sont secondaires. Il en résulte une poésie hermétique, chargée de symboles, de références souvent absconses. La syntaxe est souvent distordue, rajoutant à la fois à l’obscurité du contenu et à la clarté de la musique.
Le « Don du poème » n’échappe pas à ces règles. En quatorze vers (comme un sonnet) aux rimes plates, Mallarmé y évoque :
- La souffrance d’écrire,
- La paternité,
- La maternité,
- Le tout sur des allusions, explicites selon les experts, à Théophile Gautier et à d’autres poètes de son temps.
La complexité de cette poésie est telle, que la meilleure solution pour l’éclaircir est de le reprendre vers par vers, en remettant certaines phrases dans le bon ordre.
Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !
Mallarmé vient de composer un long poème, dont l’écriture fut très difficile ; cette œuvre est intitulée « Hérodiade », d’où l’allusion à l’« Idumée », une région de la Palestine antique. « L’enfant » est le poème lui-même.
Mais il est aussi la fille de Mallarmé, Geneviève, née un an plus tôt.
« t’ » désigne l’épouse de Stéphane, que nous allons rencontrer tout à l’heure.
Par le verre brûlé d’aromates et d’or,
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor,
L’aurore…
C’est le petit matin : l’aurore arrive à peine sur les vitres (« carreaux … mornes encor »), mais le soleil commence à percer (« aromates », « or »). Les carreaux glacés et mornes sont peut-être aussi ceux de la stérile feuille de papier (y avait-il des carreaux sur le papier en 1865 ?).
… L’aurore
Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
se jeta sur la lampe angélique.
La description de l’aurore est désarticulée par une syntaxe explosée. Une lecture rapide nous ferait penser que les qualificatifs « Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée »(vers 2) se rapportent à la nuit (vers 1).
Or, grammaticalement parlant, ils s’appliquent à l’aurore, qui apparaît comme laide (oxymore : « Aurore noire »), inopportune et agressive (« se jeta »).
Toutes ces épithètes peuvent aussi se rapporter à la poésie qu’il vient de composer et qui ne le satisfait pas.
Ce triple sens est voulu par Mallarmé, qui souligne ainsi l’angoisse qui l’a accompagné toute la nuit.
Si le poète avait construit sa phrase normalement, elle n’aurait qu’un seul sens possible. L’art poétique lui en vaut trois : l’hermétisme de Mallarmé n’est pas gratuit !
Palmes !
Cependant, le poète fait la paix avec lui-même. Cette exclamation solitaire est là pour montrer qu’il accepte son échec nocturne et se tourne vers le jour naissant. Nous allons donc changer d’ambiance.
et quand elle a montré cette relique
A ce père essayant un sourire ennemi,
L’aurore naissante révèle à la lumière le malheureux poème. Ce n’est plus qu’une « relique ». Le poète est devenu un « père ». L’oxymore « sourire ennemi » exprime à la fois la défiance du poète, sa pitié, sa tendresse et son acceptation de cet « enfant » qu’il ne comprend pas ; souvenons-nous qu’il s’agit à la fois de son poème et de sa véritable fille Geneviève. Ce sourire est un « sourire jaune », à peine esquissé, essayé, nous dit Mallarmé, qui accepte finalement son œuvre et son enfant.
La solitude bleue et stérile a frémi.
La solitude est « bleue » : pure donc, mais aussi glacée et surtout stérile. Nous sommes en présence d’une métonymie : c’est le poète qui tremble, non sa solitude.
Frémissant, Mallarmé s’éloigne de cette noire aurore, de cet isolement impuissant et se rapproche des siens.
Ô la berceuse, avec ta fille et l’innocence
De vos pieds froids,
Stéphane interpelle la maman son épouse, et sa fille Geneviève toutes deux ensemble. Comme nous allons le comprendre, c’est l’heure de l’allaitement. Les pieds sont froids, mais c’est peut-être une hypallage : le matin aussi est glacé (souvenons-nous des carreaux du vers 4).
Avec « ta » fille : cette fois, l’enfant n’est plus le poème. Les deux se sont séparés. La nuit est terminée, Mallarmé est à présent proche les siens.
accueille une horrible naissance :
« Une horrible naissance » : deux vers plus haut, la pensée de Mallarmé a séparé ses deux enfants. Il s’agit ici de l’enfantement raté du poème.
« Ô la berceuse, … accueille… » : Mallarmé implore le soutien de son épouse. On l’imagine, sortant de son bureau, épuisé par une nuit de travail, hagard, défait, sa feuille de papier lui échappant des doigts… Sa femme est là, donnant le sein ; dans le jour naissant, elle lui sourit tendrement…
Et ta voix rappelant viole et clavecin,
…Elle chante doucement (une berceuse) pour le bébé.
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sibylline la femme
Pour des lèvres que l’air du vierge azur affame ?
Qu’est donc cet énigmatique « doigt fané » ? Peut-être s’agit-il pour Mallarmé d’opposer la flétrissure des adultes à l’innocence de l’enfant ? Peut-être est-ce le même doigt allégorique qui presse la corde de la viole ou la touche du clavecin ? Ou s’agit-il simplement d’une allusion incomprise à un élément extérieur (un autre poème ? un auteur ?).
Les deux derniers vers signent le retour du poète dans un univers pur et paisible, un univers de maternité auquel il ne comprend pas grand chose (hypallage : « blancheur sybilline »), mais dont il apprécie la fraîcheur dans l’appétit de sa petite fille et dans la lumière du jour renaissant (le « vierge azur »).
Papa Stéphane a eu raison de l’angoisse de Mallarmé poète…