Oscar Vladislas de Lubicz Milosz (1877-1939)
Poésies I, les sept solitudes (1906)
— Et surtout que Demain n’apprenne pas où je suis —
Les bois, les bois sont pleins de baies noires —
Ta voix est comme un son de lune dans le vieux puits
Où l’écho, l’écho de juin vient boire.
Et que nul ne prononce mon nom là-bas, en rêve,
Les temps, les temps sont bien accomplis —
Comme un tout petit arbre souffrant de prime sève
Est ta blancheur en robe sans pli.
Et que les ronces se referment derrière nous,
Car j’ai peur, car j’ai peur du retour.
Les grandes fleurs blanches caressent tes doux genoux
Et l’ombre, et l’ombre est pâle d’amour.
Et ne dis pas à l’eau de la forêt qui je suis ;
Mon nom, mon nom est tellement mort.
Tes yeux ont la couleur des jeunes pluies,
Des jeunes pluies sur l’étang qui dort.
Et ne raconte rien au vent du vieux cimetière.
Il pourrait m’ordonner de le suivre.
Ta chevelure sent l’été, la lune et la terre.
Il faut vivre, vivre, rien que vivre…
Oscar Milosz est lituanien d’origine, mais il a toujours vécu en France. Il a mené une carrière de diplomate au service de son pays d’origine.
Sa poésie, où il exprime souvent sa nostalgie pour son pays, est marquée par la mélancolie, le rêve, la difficulté d’être. Beaucoup de ses poèmes sont difficiles à comprendre, mais tous nous font entrer dans un univers mystérieux, impalpable, brumeux, parfois inquiétant…
« Et surtout que… » peut se lire de trois façons :
- En lisant uniquement les premier et deuxième vers de chaque strophe, vous pénétrez dans le monde abstrait, le rêve du narrateur : une nature à peine esquissée où il s’oublie petit à petit. Le champ lexical de la nature est complété par un autre, tragique (« baies noires », « les temps sont accomplis », « j’ai peur du retour », « mon nom est tellement mort », « vieux cimetière »).
- En considérant les troisième et quatrième vers de chaque strophe, il s’agit d’une adresse à son amante, belle, jeune, printanière, désirable, qui l’entraine à « vivre, vivre ». Contrairement aux vers précédents, le vocabulaire est celui de la jeunesse et de la fraîcheur (« l’écho de juin », « prime sève », « ta blancheur », « fleurs blanches », « ta chevelure sent l’été…).
- En suivant l’ordre de l’écriture, se recrée une ambiance déroutante, où le poète est tiraillé entre le néant de son devenir et l’appel de l’amour.
Milosz rend inséparables le temps qui passe, la certitude de la mort et les amours juvéniles. Il réitère ainsi la méthode de Verlaine dans « Avant que tu ne t’en ailles », qui mêlait l’éblouissement de l’aube et celui de l’amour.
La poétique est caractéristique des créations de Milosz :
- Alternance de vers de treize et neuf pieds, donnant une impression d’hésitation, de basculement continuel,
- Anaphore obsédante « et » à chaque début de strophe,
- Nombreuses répétitions (épanalepses), comme si le poète retenait le temps et le rêve.
- Images étonnantes : « son de lune », « ombre pâle d’amour », « ta chevelure sent […] la lune ». Les « jeunes pluies » rappellent en positif la « pluie vieille et sale » du « cimetière de Lofoten ».
Milosz conclut en refusant de suivre le vent du cimetière, en laissant le dernier mot à la jeunesse, l’amour et la vie :
Il faut vivre, vivre, rien que vivre…
Le poème s’achève cependant sur un suspens, un doute : l’utilisation du verbe « falloir » constitue en fatalité la vie qui l’appelle. Il ne se sent pas maître de son destin. Il reste écartelé entre le temps qui passe et l’instant amoureux, entre le rêve et la réalité.