Vielé-Griffin – J’ai choisi l’automne attendri

Francis Vielé-Griffin (1864 – 1937)
Partenza (1899)

J’ai choisi l’automne attendri
Et cette heure des ombres longues ;
Je cueille une rose flétrie ;
On marche et les feuilles tombent.

J’ai choisi ce tournant de route
D’où le ciel est plus loin dans le soir ;
Tout est si calme ! on écoute
Des rires au fond de la mémoire…

J’ai choisi ce soir d’automne
– Je suis lâche si tu souris –
Si j’hésite et me retourne,
Je ne reverrai que la nuit.

Francis Vielé-Griffin, qui a toujours vécu en France, était de nationalité américaine. Né dans une famille très riche, grand bourgeois, opulent propriétaire, il n’eut jamais à se soucier de quelque problème matériel. Cependant, même s’il avait le profil type de l’intellectuel « rive droite », il s’engagea dans les grandes causes populaires de son époque : dreyfusard de toujours, il soutint des journaux d’extrême gauche, et adopta la cause de la République espagnole quelques mois avant sa mort.

Reconnu comme un maître dès la fin du XIXe siècle, il fréquente Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, Saint-Pol-Roux, Henri de Régnier, Emile Verhaeren, André Gide, Paul Valéry, Paul Fort…

Comblé d’honneurs, il est l’exact opposé du « poète maudit ». Est-ce pour cela qu’il est oublié aujourd’hui ?

Poète de la spontanéité, de la clarté, il aime les choses simples. Son univers est fait de
fraîcheur, de simplicité, de lumière.

Indépendant, solitaire, il s’écarte petit à petit des cercles parisiens et défend des conceptions originales : il est l’un des tout premiers défenseurs du vers libre, bien avant les grands noms du XXe siècle naissant.

Son œuvre la plus aboutie est « Partenza » (« le départ », en italien), une suite continue de vingt-trois courts poèmes, où il décrit ses états d’âme au moment de quitter la jeunesse. Pour appuyer ses réflexions, il campe un personnage qui part pour un long voyage pédestre, un soir d’automne. S’adressant à sa jeunesse comme à une jeune femme, le poète évoque tout à tour ses regrets, ses espoirs, ses certitudes, ses doutes, et pour finir, sa confiance dans l’avenir qui s’ouvre à lui.

« J’ai choisi l’automne attendri » est le deuxième poème du recueil. Le voyageur vient de partir pour une marche sans retour…

La modernité poétique frappe d’emblée : les vers sont irréguliers (7, 8 ou 9 pieds, sans alternance définie) et les rimes imprécises (longues / tombent, soir / mémoire, automne / retourne, souris / nuit). Vielé-Griffin exprime d’abord le ressenti du poète. Il s’écarte délibérément de l’école du Parnasse, qui privilégiait la beauté formelle.

Cependant, la lecture laisse émerger une musique très douce, fluide, où les irrégularités sont perçues comme les rides d’un étang ou le grain d’un beau papier. Rien ne perturbe la mélancolie de ce soir d’automne.

Cela est dû :

  • Au choix lexical très simple,
  • A la quasi absence d’adjectifs qualificatifs (trois seulement, tous dans la première strophe), ce qui purifie le discours,
  • A l’utilisation de trois enjambements (vers 1/2, 5/6, 7/8) qui ralentissent le rythme, donnant un caractère paisible au paysage et à la méditation du voyageur.

Pour se séparer de sa jeunesse, le poète a choisi un soir d’automne, « d’automne attendri », nous dit-il. La langueur de cette atmosphère est exprimée dans les « ombres longues » (assonance « on », et apparition de la longue distance, qui va revenir dans la deuxième strophe). De même, le caractère irrémédiable du temps qui passe est dit dans la « rose flétrie », et dans les feuilles qui tombent. Tout est dit par petites touches délicates : plus qu’une tristesse ou qu’une nostalgie, c’est l’attendrissement du poète (et non de l’automne !) qui nous est évoqué.

L’ambiance devient plus intime dans la deuxième strophe. Le tournant de la route signifie évidemment le tournant de la vie, qui ouvre des perspectives (« loin dans le soir »). Le retour intérieur sur le passé est joyeux (« des rires ») : il mène aux hésitations de la troisième strophe.

Dans le poème qui précède, Francis a décrit la vallée florissante qu’il se prépare à quitter, allégorie de sa jeunesse. Il s’adresse désormais à elle, comme on s’adresse à une femme que l’on quitte à douleur (« je suis lâche si tu souris »). Mais le passé est assimilé à la « nuit » (dernier mot du poème), le retour est impossible. Dans le poème qui suit, le voyageur confirmera son départ :

― Mais voici la côte gravie,
Et voici le soir, et la route.

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