Charles Baudelaire (1821 – 1867)
Les fleurs du mal (1857)
Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,
D’écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s’élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume,
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu’un vieux soldat qui veille sous la tente !
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie
Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.

Le spleen de Baudelaire est un continent… un mélange d’ennui, de mélancolie, de nostalgie, d’angoisse, un mal de vivre associé à l’incapacité d’avancer vers un idéal totalement inaccessible.
« Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie », écrit-il. C’est bien ce double sentiment que semble traduire « La cloche fêlée »
Le sonnet commence dans une ambiance sereine et reposée : une nuit d’hiver et un intérieur confortable. Ecoutez les braises « palpiter » au son des « p » et des « f » du deuxième vers. Baudelaire « écoute » les souvenirs « s’élever » ; l’ambiance sonore de l’extérieur le pénètre dans un double sentiment de douceur et d’amertume (regrets ? nostalgie ? ennui ?).
Cette première strophe montre comment le « présent / extérieur » se glisse dans la profondeur de l’âme pour devenir un « passé / intérieur » mélancolique.
Dans la deuxième strophe, Baudelaire s’attarde sur la cloche elle-même : dotée d’un « gosier vigoureux » comme un coq qui chante ou un fort buveur, elle est « alerte et bien portante » ; elle est « fidèle » comme un vieux soldat : Baudelaire nous prépare ainsi à la métaphore finale.
La rupture entre les deux parties du poème est très marquée par l’anacoluthe « Moi, mon âme est fêlée… ». Le « Moi » ne sert à rien, il n’est ni sujet ni complément, il forme une redondance avec « mon âme ». Après des évocations générales, le poète nous dit ainsi qu’il va parler de lui-même. Par l’insistance, « moi, mon âme », il ramène sa personne à sa seule âme.
Les deux tercets se succèdent, copiant les deux quatrains :
- Comme le premier quatrain, le premier tercet décrit l’ambiance extérieure et « l’air froid des nuits », mais les sons sont affaiblis, l’âme / cloche est fêlée et sombre dans ses ennuis.
- Le deuxième tercet, comme le deuxième quatrain, resserre le cadrage sur le son, un râle à présent. Le vieux soldat est devenu un « grand tas de morts » et le sonnet s’achève dans une atmosphère d’apocalypse (« râle épais », « lac de sang », « tas de morts », « blessé […] qui meurt… »). La destruction générale est amplifiée par les monosyllabes de l’avant-dernier vers, qui dans un rythme haché, comme si le poème était en petits morceaux, nous conduisent à la mort.
Dans un dernier message, Baudelaire nous avoue ainsi son impuissance mortelle, son incapacité à se soulever lui-même : « sans bouger, dans d’immenses efforts »…
« La cloche fêlée » prépare les pages suivantes des « Fleurs du Mal », qui sont consacrées aux quatre poèmes sur le spleen. Eux-mêmes sont suivis du sonnet « Brumes et pluies », où dans une ambiance retrouvée d’hiver pluvieux, le poète exprime sa modeste ambition de seulement
Endormir la douleur dans un lit hasardeux.
Les six poèmes forment un tout à l’intérieur du recueil, une sorte de pause introspective, après laquelle Baudelaire poursuit son cheminement hanté par d’autres
Flambeau[x] des grâces sataniques…