Paul Valéry (1871 – 1945)
Assise, la fileuse au bleu de la croisée
Où le jardin mélodieux se dodeline ;
Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.
Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline
Chevelure, à ses doigts si faibles évasive,
Elle songe, et sa tête petite s’incline.
Un arbuste et l’air pur font une source vive
Qui, suspendue au jour, délicieuse arrose
De ses pertes de fleurs le jardin de l’oisive.
Une tige, où le vent vagabond se repose,
Courbe le salut vain de sa grâce étoilée,
Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.
Mais la dormeuse file une laine isolée ;
Mystérieusement l’ombre frêle se tresse
Au fil de ses doigts longs et qui dorment, filée.
Le songe se dévide avec une paresse
Angélique, et sans cesse, au doux fuseau crédule,
La chevelure ondule au gré de la caresse…
Derrière tant de fleurs, l’azur se dissimule,
Fileuse de feuillage et de lumière ceinte :
Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle.
Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte,
Parfume ton front vague au vent de son haleine
Innocente, et tu crois languir… Tu es éteinte
Au bleu de la croisée où tu filais la laine.

Le poème est une suite de tercets d’alexandrins aux rimes entremêlées. Il s’agit uniquement de rimes féminines, qui ont pour effet d’allonger les vers et de ralentir le rythme, occasionnellement apaisé encore par trois diérèses (mystéri-eux, délici-euse, mystéri-eusement). Cette musique très douce est portée par de nombreuses allitérations (« d » au vers 2, « v » à la quatrième strophe, « s » à la sixième strophe, etc).
Quelques rejets (« câline / chevelure », « paresse / angélique », « haleine / innocente ») et ruptures dans la ponctuation viennent faire flotter les phrases, tout comme le « vent qui se repose » ou la tige qui salue.
Le poème décrit une fileuse qui s’assoupit dans une chaude fin d’après-midi. L’ambiance mystérieuse, délicieuse, merveilleuse nous subjugue… Pris dans un rêve aux contours très flous, nous ne savons plus très bien ce qui se passe, qui file, ce qui dépend du jardin, de la lumière, du rouet…
La fileuse file tout à tour une « câline chevelure », une « laine isolée », une « ombre frêle »…
Les adjectifs se succèdent plus étranges les uns que les autres : « jardin mélodieux », « chevelure évasive », « salut vain », « grâce étoilée », « laine isolée », « ombre frêle / filée », « paresse angélique », « doux fuseau crédule », « ciel vert », « front vague », « source vive délicieuse ».
Notre inconscient nous fait évidemment comprendre que le caractère « mélodieux » du jardin s’applique en réalité au ronflement du rouet. De même, c’est la fileuse qui est « angélique », et non la paresse ; c’est la rêveuse qui est « crédule », et non le fuseau. Toutes ces hypallages nous bercent dans cet univers imprécis, indécis, confus, mais lumineux, éthéré, aérien…
Jusqu’au cœur du rêve, où une grande sœur, une « rose où sourit une sainte » (est-ce la rosace d’une nef ?) exhale son haleine (est-ce une âme ?) sur la langueur de la fileuse éteinte…
Laissons donc rêver la petite fileuse, son rêve est si attendrissant. Il sera toujours assez tôt pour qu’elle revienne à la cruelle réalité du dernier vers (qui rejoint le premier) : filer la laine…