Hérédia – La Trebbia

José Maria de Hérédia (1842 – 1905)
Les Trophées (1893)

L’aube d’un jour sinistre a blanchi les hauteurs.
Le camp s’éveille. En bas roule et gronde le fleuve
Où l’escadron léger des Numides [1] s’abreuve.
Partout sonne l’appel clair des buccinateurs [2].

Car malgré Scipion, les augures menteurs,
La Trebbia débordée, et qu’il vente et qu’il pleuve,
Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve,
A fait lever la hache et marcher les licteurs [3].

Rougissant le ciel noir de flamboiements lugubres,
A l’horizon, brûlaient les villages Insubres [4] ;
On entendait au loin barrir un éléphant.

Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
Le piétinement sourd des légions en marche.

[1]  Numides : peuple d’Afrique du nord.
[2]  Buccinateur : joueur de buccin, instrument de cuivre dans l’armée romaine.
[3]  Licteurs : garde d’un magistrat ou d’un personnage important dans l’antiquité romaine.
[4]  Insubres : peuple de la Lombardie antique.



José Maria de Hérédia est le Parnassien le plus accompli : les sonnets de son unique ouvrage (« les Trophées ») sont d’une pureté et d’une beauté inégalées. Soucieux de n’exprimer aucune opinion personnelle, il traite uniquement de faits avérés, dont il s’attache à exprimer le souffle épique.

C’est le cas dans cette évocation de la bataille de la Trebbia, cet affluent du Pô dans la plaine lombarde, auprès duquel, en 218 avant Jésus-Christ, Hannibal infligea une défaite humiliante aux légions de Sempronius et de Scipion. Aujourd’hui encore, cette bataille passe comme un chef d’œuvre de tactique militaire.

Sempronius vient de remporter une victoire mineure sur Hannibal, qui s’est replié. Il veut pousser son avantage, « malgré Scipion » qui le désapprouve.

Les deux quatrains décrivent à la fois

  • Le début de mouvement des légions romaines : « le camp s’éveille », « l’appel clair des buccinateurs », « marcher les licteurs »,
  • Le début de mouvement des légions romaines : « le camp s’éveille », « l’appel clair des buccinateurs », « marcher les licteurs »,Les signes défavorables, annonciateurs du désastre à venir : le fleuve qui « roule et gronde », les « augures » (« menteurs » : Sempronius ne les écoute pas), « la Trebbia débordée », le vent et la pluie.

Bientôt, Hannibal va lancer « l’escadron léger des Numides » pour attirer les légions romaines dans le fleuve glacé et construire sa victoire.

Insistant sur tous ces mouvements, Hérédia a déplacé les césures de certains de ses alexandrins du premier quatrain, et y a placé un enjambement (vers 2 et 3). Au deuxième quatrain, au contraire, on retrouve l’alexandrin classique, avec la solennité des chefs romains accentuée par les diérèses (« Scipi-on », « Sempri-onus »).

Préparant la bataille, comme l’indique le premier tercet, Hannibal a fait brûler les villages (« flamboiements lugubres ») et concentré ses éléphants.

Après l’agitation, voici dans le dernier tercet le calme du général, « pensif » et déjà « triomphant », qui attend, sûr de lui, que les légions s’enferrent dans son piège.

Ce sonnet est particulièrement représentatif de l’art de Hérédia, qui sait inscrire un souffle épique dans une forme poétique très contraignante, et dont la brièveté ne convient a priori pas à une fresque aussi vaste. Il ajoute à la difficulté les exigences de l’école du Parnasse : exactitude, objectivité, distance au sujet, perfection formelle.

Mais il est un parnassien tardif : son recueil paraît en 1893, alors que les symbolistes ont déjà envahi la place littéraire…


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