Charles Guérin (1873 – 1907)
Le sang des crépuscules (1895)
La voix du soir est sainte et forte,
Lourde de songes et de parfums,
Et son flot d’ombre me rapporte
La cendre des espoirs défunts.
J’ai dit à l’amour qu’il s’en aille,
Et son pas d’aube, je l’écoute
Qui dans la gaieté des sonnailles
S’étouffe au tournant de la route.
La douceur de ce soir témoigne
De la bonté calme des choses.
Je voudrais vivre ! qu’on éloigne
Le vin où macèrent des roses,
Qu’on éloigne les mots subtils,
Les rythmes triples en tiares,
Les stylets stellés de béryls
Et les simarres d’or barbares.
Je suis las des perversités,
Je voudrais que mon âme lasse
Redevienne enfant des cités
Où le lys règne sur les places,
Que mon âme d’ombre délaisse
Les jardins de ronces haineuses,
Et laisse l’orgueil pour l’humblesse
Et redevienne lumineuse.
Le ciel est tendu d’améthyste,
Et maints péchés sont déliés…
Je songe un livre de pitié
Pour les âmes simples et tristes.
Charles Guérin est issu d’une grande famille d’industriels lorrains ; il a consacré sa courte vie à la poésie, fréquentant les cercles littéraires parisiens, notamment ceux de Hérédia et de Mallarmé. Il fut l’ami de Francis Jammes.
Malheureux en amour, mélancolique, il signe une œuvre douloureuse et profonde, marquée de foi chrétienne. A la charnière de deux siècles, son art est marqué par le mouvement parnassien, mais s’oriente davantage vers le courant symboliste.
« La voix du soir » est une élégie mélancolique où Charles Guérin exprime son désintérêt pour la culture sophistiquée du milieu où il évolue. Il débute sa méditation dans l’atmosphère d’une soirée champêtre, à la fois paisible, rassurante (« sainte et forte », « douceur de ce soir », « bonté calme ») et mélancolique (« lourde de songes », « flot d’ombre », le pas qui « s’étouffe »). La « gaieté des sonnailles » ne parvient pas à masquer la « cendre des espoirs défunts ». L’ambiance sourde est accentuée par les assonances nasales de la première strophe, puis des « ou » qui accompagnent l’éloignement de l’amour.
Ce paysage conduit Charles Guérin à l’exclamation : « Je voudrais vivre ! »
La quatrième strophe, au centre du poème, exprime ce qu’exècre le poète. Après avoir dénoncé la dénaturation des roses par le vin où elles macèrent, le voici qui condamne les « mots subtils », qu’il utilise ici pour mieux les ridiculiser (« tiares », « simarres »), et qu’il enrichit d’allitérations (« r ») et d’assonances (« i ») comme pour les affubler de décorations inutiles ; les « stylets stellés de béryls » sont intentionnellement bouffis et boursouflés…
Cependant le choix des verbes montre une certaine impuissance. Charles Guérin utilise le conditionnel et le subjonctif ; ici, le verbe « vouloir » est révélateur d’une velléité plus que d’une volonté. L’éventuelle action est remplacée par une expression de lassitude (« je suis las », « délaisse », « laisse », « je songe »)
Petit à petit, le poète précise la pureté à laquelle il aspire (« enfants des cités », « le lys », « l’humblesse »), au rebours des travers humains (« perversités », « ronces haineuses »), ce qui le conduit à la religion. L’expression « livre de pitié » doit être comprise dans un sens chrétien, où la pitié n’a rien de condescendant, mais est au contraire chargée d’empathie, de bonté et de compassion.
« Espoirs défunts », amour dont le pas s’étouffe, mélancolie, recherche d’inspiration, ardeur religieuse : cette « voix du soir » apparaît comme la synthèse des inquiétudes qui accompagneront Charles Guérin toute sa vie. En 1895, lorsqu’est édité le recueil « le sang des crépuscules », il ne bénéficie pas encore de l’amitié de Francis Jammes, qui n’arrive dans sa vie qu’en 1897. C’est lui qui le convaincra réellement de simplifier son écriture. C’est lui qui rassurera cette âme tourmentée, jusqu’à ce que la maladie arrête prématurément l’élan de ce grand poète.