Charles Baudelaire (1821 – 1867)
Les fleurs du mal (1857)
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

L’albatros est un oiseau exceptionnel. Il dispose de la plus grande envergure au monde : jusqu’à 3,50 mètres ! Un sujet a volé en 2004 Pendant 46 jours sans se poser sur une distance de 22 545 km. Ça fait quand même 490 km par jour ! Et un autre a plané sur 4 800 km en 6 jours, soit 800 km quotidiens !
L’évocation qu’en fait Baudelaire lui ressemble bien : « vastes oiseaux », « indolents », « rois de l’azur », « voyageur ailé », « prince des nuées », « ailes de géant »…
On attendrait que l’allitération en « l » de la deuxième strophe souligne la majesté du vol, mais Baudelaire l’applique à un moment où l’albatros est échoué sur le pont du navire. Elle devient ainsi le regret du vol, la langueur et la lourde lenteur de l’oiseau naufragé…
Car l’albatros a été vaincu par la bassesse des « hommes d’équipage » (soulignée à la première strophe par les « s » sifflants et répétés. Eux sont cruels, vulgaires. Baudelaire les méprise : alors qu’il a su trouver tant de métaphores pour caractériser l’albatros, il réduit les hommes à leur triste réalité indifférenciée (« hommes d’équipage », « l’un », « l’autre »).
Et l’oiseau déchu n’est plus lui-même ; le voici « gauche et veule », « comique et laid », « infirme ».
La quatrième strophe nous révèle l’évidente pensée de Baudelaire. L’albatros-poète n’est à l’aise que dans les nuées, il n’y craint rien, ni la tempête, ni les archers. Mais sur le sol, il est inadapté, pitoyable, seul, incompris, en butte aux moqueries… exilé surtout, loin de chez lui.
Ecoutons Baudelaire…
Et ne nous moquons pas des poètes : nous avons besoin d’eux, « compagnons de voyage » hauts dans l’azur, pour nous aider à glisser sur nos « gouffres amers » !