Rimbaud – Le coeur supplicié

Arthur Rimbaud (1854 – 1891)

Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui lance un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs insultes l’ont dépravé !
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé :
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques
J’aurai des sursauts stomachiques :
Si mon cœur triste est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ?

Juin 1871


Robert Pérot – « Le viol »

Ce poème est le plus poignant que je connaisse.

Il est en général publié sous le titre « le cœur du pitre ». « Le cœur supplicié » est celui que Rimbaud avait initialement choisi, et que les éditeurs ont abandonné, au mieux par aveuglement, au pire par lâcheté.

Rimbaud, pratiquant la paronomase (rapprochement de sonorités) a parfois utilisé le mot « cœur » pour le mot « queue ». Ce n’est pas le cas ici : pour bien comprendre ce poème, il faut le relire en remplaçant « cœur » par « cul ».

Qui sont les acteurs de ce drame ? Des soldats : « caporal », « la troupe », « pioupiesques » (hapax dérivé du substantif « pioupiou » = soldat). Ces soudards sont « ithyphalliques » : ils ont le sexe en érection. Ils sont ivres (« refrains bachiques »).

Le poète lui, souffre : « triste cœur », « dépravé », « cœur volé », « mon triste cœur est ravalé ».

Pourquoi ? Parce qu’il a été violé.

Le poème est empli de sperme, de crachats, de vomissures, d’écoulements de toutes sortes : « mon cœur bave à la poupe » (donc à l’anus), « mon cœur plein de caporal (le « caporal » est un tabac à chiquer, qui fait cracher ; c’est aussi un sous-officier), « ils y lancent des jets de soupe », « flots abracadabrantesques » (hapax célèbre !), « tari leur chique », « sursauts stomachiques »… Les allusions, les métaphores, les doubles sens sont assez clairs pour éviter les explications. Mais le plus cruel, ce sont peut-être les moqueries des soldats à l’égard de leur victime : « quolibets », « rire général », « leurs insultes », « refrains bachiques ». Car un viol ne vise à rien d’autre qu’à ravaler la victime au rang d’objet. Les sarcasmes en sont peut-être la partie la plus ignoble.

Rimbaud avait dix sept ans quand il a été violé. Il avait un visage d’ange, il était chétif, enfantin. Des soudards l’ont détruit. On ne sait pas précisément lesquels. Selon les biographes du poète, le plus vraisemblable est qu’il ait été la victime de communards encasernés.

Et le plus désespérant est le cri du dernier vers :

Comment agir, ô cœur volé ?

Est-ce un cri d’impuissance : Je ne puis plus agir désormais…

Ou un cri de révolte : Je vais agir, mais comment ?

Où un appel au secours : Aidez-moi à réagir !

Car Rimbaud a appelé au secours ; il a adressé ce poème à son professeur Izambard, puis à des éditeurs, qui ont voulu n’y voir qu’une fantaisie absurde ; qui, pour mieux se fermer les yeux, ont imposé un titre dérisoire (« le cœur d’un pitre », encore en vigueur dans les éditions modernes). Rimbaud ne pouvait que se soumettre. A son époque (et hélas trop souvent aujourd’hui encore), une personne violée est coupable : coupable de séduction, de duplicité, de vice. C’est bien ce que signifie le vers : Leurs insultes l’ont dépravé.

Et pourtant, Rimbaud l’avait écrit à son professeur :« Ça ne veut pas rien dire. » 

Au-delà de l’atroce contenu de cette poésie, Rimbaud exprime sa rupture artistique avec les Parnassiens : la poésie n’est pas faite pour être belle, jolie, harmonieuse. Elle doit révéler, exprimer, exploser si nécessaire. 

Cent cinquante ans plus tard, nous en sommes toujours au même point : que l’Humanité serait belle si la poésie pouvait être seulement harmonie ! [1]


[1]  Ce commentaire doit beaucoup à la meilleure analyse que je connaisse de ce poème ; l’auteur en est François Comba, il date de 2013, et vous pouvez le retrouver sur le site : profondeurdechamps.com

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