Arthur Rimbaud (1854 – 1891)
Ecrit en 1870
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !…
– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Arthur Rimbaud règle ses comptes !
Et il est énervé : voyez la ponctuation multipliée ! On se croirait chez Tristan Corbière ou chez Céline…
Et quand il décrit le « Roi » (affublé d’une majuscule ironique, dépréciative), on se croirait chez Alfred Jarry. C’est Ubu dans sa « folie », « qui raille » sa propre armée, et la « broie » dans une masse indistincte de cadavres (« en masse dans le feu », « tas fumant »)…
La force destructrice des combats est soulignée par la répétition des « f » et des « r » et la multiplication des couleurs explosives (rouge, bleu, écarlate, vert).
A ce pouvoir inhumain répond l’inhumanité d’un Dieu (cette fois c’est le « un » qui est dépréciatif), qui rit, lui aussi, et qui dort, indifférent au sort des hommes. L’allitération des « s », ce sifflement, exprime son mépris. Il siège en un palais richement décoré (« nappes damassées », « encens », « grands calices d’or »).
Il ne se réveille, avide, vénal, avare, que lorsque de malheureuses mères (« ramassées », « dans l’angoisse », « pleurant ») se saignent, lui donnent un sou, espérant peut-être extraire leur fils du « tas fumant » de cadavres…
Le récitant qui décrit ce double « mal » est interrompu au milieu du poème par son interlocuteur (en attestent les tirets) qui prend les morts en pitié, et en deux vers sanctifie la nature. « L’été », « l’herbe », « la joie » annoncent la verdure, la rivière, le cresson, les glaïeuls si accueillants pour le jeune soldat du « dormeur du val ».
Créatrice, la nature préexiste aux yeux de Rimbaud : elle est évoquée au passé simple (toi qui « fis »). Le roi, la guerre et le dieu sont évoqués au présent : ils détruisent la création naturelle.
C’est un Rimbaud de seize ans qui écrit ce brûlot, un tout nouveau poète. Il ne reniera jamais son poème, au contraire : sa colère va mûrir…