Charles Leconte de Lisle (1818 – 1894)
Poésies barbares (1855)
Sous un nuage frais de claire mousseline,
Tous les dimanches au matin,
Tu venais à la ville en manchy [1] de rotin,
Par les rampes de la colline.
La cloche de l’église alertement tintait
Le vent de mer berçait les cannes
Comme une grêle d’or, aux pointes des savanes,
Le feu du soleil crépitait.
Le bracelet aux poings, l’anneau sur la cheville,
Et le mouchoir jaune aux chignons,
Deux Telingas [2] portaient, assidus compagnons,
Ton lit aux nattes de Manille.
Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant,
Souples dans leurs tuniques blanches,
Le bambou sur l’épaule et les mains sur les hanches,
Ils allaient le long de l’Etang.
Le long de la chaussée et des varangues basses
Où les vieux créoles fumaient,
Par les groupes joyeux des Noirs, ils s’animaient
Au bruit des bobres Madécasses [3].
Dans l’air léger flottait l’odeur des tamarins [4] ;
Sur les houles illuminées,
Au large, les oiseaux, en d’immenses trainées,
Plongeaient dans les brouillards marins.
Et tandis que ton pied, sorti de la babouche,
Pendait, rose, au bord du manchy,
A l’ombre des Bois-Noirs touffus et du Letchi [5]
Aux fruits moins pourprés que ta bouche ;
Tandis qu’un papillon, les deux ailes en fleur,
Teinté d’azur et d’écarlate,
Se posait par instants sur ta peau délicate
En y laissant de sa couleur ;
On voyait, au travers du rideau de batiste,
Tes boucles dorer l’oreiller,
Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller,
Tes beaux yeux de sombre améthyste.
Tu t’en venais ainsi, par les matins si doux,
De la montagne à la grand’messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rythmé de tes Hindous.
Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers,
Ô charme de mes premiers rêves !
[1] Manchy : chaise à porteurs à Madagascar.
[2] Telinga : ancien royaume du sud de l’Inde.
[3] Bobre : instrument de musique à corde unique ; madécasse : synonyme de malgache.
[4] Tamarins : gousse alimentaire, fruit du tamarinier
[5] Bois-noirs, letchi : arbres de l’océan indien

Leconte de Lisle a vécu ses premières années à l’île Bourbon, devenue plus tard l’île de La Réunion. Il se fixe définitivement à Paris en 1846. Après des expériences politiques décevantes, il a vécu chichement de la littérature. En 1886, il a été élu à l’Académie Française au fauteuil de Victor Hugo.
Il est considéré comme le chef de file du mouvement poétique du Parnasse, qui rejetant le Romantisme, exalte la perfection formelle, la beauté pour la beauté, l’art pour l’art. Les poètes parnassiens (Gautier, Banville, Coppée…) évitent la subjectivité (jamais de « je »), les passions, l’engagement politique, raison pour laquelle leurs détracteurs leur reprochent leur impassibilité ou leur indifférence. Le mouvement parnassien sera dépassé à la fin du XIXe siècle par le courant symboliste (en poésie : Moréas, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Mallarmé…).
Dans « le manchy », Leconte de Lisle se souvient d’un amour de jeunesse. Il a passionnément aimé sa cousine Marie-Elixène de Lanux, morte à 19 ans. Il mêle à ce regret encore douloureux le souvenir de la beauté de son île natale.
Ainsi, les onze strophes se succèdent ainsi :
Dans les cinq premières strophes, le poète décrit une ambiance sonore limpide (« cloche de l’église », « chantant », « bruit des bobres »). Le feu du soleil « crépit[e] » : plutôt que d’en retenir la chaleur ou la lumière, Leconte de Lisle évoque un crépitement métaphorique, rappelant le foyer d’une maison. Il insiste également sur les couleurs claires de l’environnement (« claire mousseline », « grêle d’or », « mouchoir jaune », « tuniques blanches »), donnant à l’ensemble un caractère de gaieté, de joie.
Il évoque longuement les porteurs indiens : Leconte de Lisle s’est engagé très tôt dans combat contre l’esclavage. Il ne le laisse pas transparaître ici, conformément aux règles parnassiennes, mais décrit ses personnages de façon à renforcer le dynamisme et le côté juvénile des protagonistes.
Couleurs claires, musique enchanteresse, jeunesse, enthousiasme… Cela ne décrit pas seulement l’île, mais aussi la jeune fille, selon une méthode chère aux Parnassiens : les sentiments, les états d’esprit sont évités, indiqués seulement par le truchement d’éléments objectifs et révélateurs.
Dans la sixième strophe, Leconte de Lisle attire le lecteur dans une atmosphère « illuminée ». L’allitération en « l », la seule qu’il se soit permise dans le poème nous accompagne vers les immensités maritimes et aériennes ; elle apparaît comme une sorte d’intermède musical. Le poète s’élève hors de son sujet pour mieux nous replonger par la suite dans le souvenir amoureux.
On trouve parfois une « version courte » de ce poème, d’où ont été expurgées des strophes 3 à 6. C’est l’exemple parfait de ce qu’il ne faut pas faire ! Si Leconte de Lisle a écrit un poème de onze strophes, ce n’est pas par hasard. Cela répond à une composition précise, qui lui permet de confondre le souvenir de son île et celui de sa cousine : résumer l’œuvre nous prive de son architecture et de sa beauté !
Dans la septième strophe, nous faisons connaissance avec la jeune fille. Le poète s’adresse à elle avec plus d’insistance qu’au début. Les couleurs étaient claires, elles deviennent éclatantes (« rose », « pourprés », « dorer », « améthyste »). La légèreté (« papillons »), la délicatesse, la grâce, mais également la féminité (« ton pied, sorti de la babouche », « leurs cils mi-clos ») y sont précisées.
A la dixième strophe, Leconte de Lisle nous ramène dans l’univers des deux premières. Nous nous éloignons de Marie-Elixène pour revenir « de la montagne à la grand’messe », dans une évocation plus retenue, jusqu’à la dernière strophe, où le poète nous emmène dans un milieu desséché (« sable aride », « grèves », « chiendents »). Précédemment, « le vent de mer berçait les cannes comme une grêle d’or » ; à présent il ne s’agit plus que d’un « bruit » indifférencié.
Dans les deux dernier vers, Leconte de Lisle en a terminé avec son évocation. Il revient dans le présent, dans une atmosphère certes nostalgique (« les morts », « charme », rêves »), mais d’où la passion a disparu.
Pourquoi ce poème s’appelle-t-il « le manchy » ?
Leconte de Lisle a voulu synthétiser en un seul mot ce qu’il avait à exprimer : le souvenir de son île et celui de son amour, par la mise en évidence d’un objet inconnu en métropole, au nom rare, soulignant ainsi sa nostalgie de son « île Bourbon » et de l’unicité exotique de sa passion.