Théodore de Banville (1823 – 1891)
Gringoire (1866)
Sur ses larges bras étendus,
La forêt où s’éveille Flore,
A des chapelets de pendus
Que le matin caresse et dore.
Ce bois sombre, où le chêne arbore
Des grappes de fruits inouïs
Même chez le Turc et le Maure,
C’est le verger du roi Louis.
Tous ces pauvres gens morfondus,
Roulant des pensées qu’on ignore,
Dans des tourbillons éperdus
Voltigent, palpitants encore.
Le soleil levant les dévore.
Regardez-les, cieux éblouis,
Danser dans les feux de l’aurore.
C’est le verger du roi Louis.
Ces pendus, du diable entendus,
Appellent des pendus encore.
Tandis qu’aux cieux, d’azur tendus,
Où semble luire un météore,
La rosée en l’air s’évapore,
Un essaim d’oiseaux réjouis
Par-dessus leur tête picore.
C’est le verger du roi Louis.
Prince, il est un bois que décore
Un tas de pendus enfouis
Dans le doux feuillage sonore.
C’est le verger du roi Louis !
Théodore de Banville était un des intellectuels les plus influents du deuxième empire. Rejetant l’évolution larmoyante du Romantisme, il est l’un des fondateurs du « Parnasse », courant poétique qui recherchait la beauté pour la beauté et privilégiait les formes.
Evidemment, il a lu la « ballade des pendus » de François Villon avant d’écrire celle-ci. Il adopte la même forme poétique, mais nous décrit un univers complètement différent.
Le roi Louis dont il est question est Louis XI (dit « le Prudent »). Ce sont les historiens du XIXe qui nous ont légué le roman historique et fantasmé de la France, y compris la réputation effroyable de celui qui fut pourtant un des plus grands rois de notre histoire, ni plus ni moins cruel que les puissants de son époque. Quant à François Villon, il n’a jamais connu le « roi Louis », mais seulement le « dauphin Louis » et il lui vouait une véritable dévotion. Le futur Louis XI l’avait en effet libéré des geôles de l’évêque d’Orléans…
Flore, qui introduit la ballade, était la déesse romaine des fleurs sauvages et de la fertilité. Elle est une autre référence à François Villon, qui la cite dans la « ballade des dames du temps jadis ». Elle fonde ici la métaphore du verger, qui nous accompagne tout au long de la ballade.
Dans la première strophe, Flore « s’éveille » ; le « matin caresse et dore » les pendus. Ils seront plus tard dévorés par le « soleil levant » et les « feux de l’aurore ». Plus tard, dans les « cieux d’azur tendus », la rosée s’évaporera. Banville nous conduit donc dans une progression temporelle, qui accompagne le réveil du « verger »… et des pendus.
C’est à la deuxième strophe qu’apparait la métaphore de la danse : « tourbillons éperdus », « voltigent, palpitants encore », « danser ». Les pendus de Banville sont vivants. Leur agitation est accentuée par l’allitération des « v », comme « vie ».
La vérité se fait dans la troisième strophe, où la lumière éclatante nous laisse découvrir les oiseaux qui les picorent : c’est le seul rapprochement explicite avec la ballade de Villon.
En effet, là où Villon décrivait clairement des morts, Banville décrit des danseurs. Au lieu d’un Dieu miséricordieux, véritable diagonale signifiante chez Villon, ce sont ici le diable et le roi qui font figure d’autorité suprême.
Cette image est adoucie dans le vers-refrain :
C’est le verger du roi Louis !
Dont la musicalité tranquille s’appuie sur la diérèse « Lou-is », répondant elle-même aux rimes parfaites « inou-is », « éblou-is », « réjou-is », « enfou-is ».
Ironique et injuste, le poète dessine ainsi Louis XI comme un paisible tortionnaire…
Banville se range tout simplement, sans se mouiller, dans la doxa de son époque, rabaissant Louis XI l’infréquentable, avec peut-être l’impression d’affirmer une vérité historique ?