Baudelaire – Les aveugles

Charles Baudelaire (1821 – 1867)
Les fleurs du mal (1857)

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules,
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Eprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

Ce sonnet fait partie de la section « Tableaux parisiens » des « Fleurs du Mal ». Baudelaire y livre ses réflexions à la vue de la cité qui l’entoure. Bien souvent, ces spectacles le ramènent à l’angoisse du « spleen » d’où il n’espère pas sortir. Cela le rend parfois cruel avec ses congénères, comme dans « Les sept vieillards » ou «  Les petites vieilles ».

C’est encore le cas avec ces aveugles.

Dans les premiers mots, il se sent complètement étrangers à eux. Il les considère de l’extérieur, d’un regard lointain : « Contemple-les, mon âme » Il jette immédiatement un jugement dépréciatif (« vraiment affreux », « ridicules », « terribles, singuliers », « somnambules »).

Cette absence de compassion, cette méchanceté même, s’atténuent lorsqu’il s’approche du groupe au deuxième quatrain. Alors que la description s’appuyait dans les premiers vers sur la démarche des aveugles (« mannequins », « somnambules »), le narrateur s’intéresse à présent à l’absence de leur regard, dans le lexique de la vue : « dardant », « globes ténébreux », « yeux », « regardaient », « voit ». La description reste physique : les yeux sont tournés vers le ciel, non pas un firmament divin, mais un ciel d’altitude, opposé aux « pavés ». Par le rejet de ce « ciel » en début de vers, Baudelaire donne la première importance à la fixité du regard.

La progression vers la compassion se poursuit dans le premier tercet, où les aveugles sont voués au « noir illimité » (bien plus évocateur que l’aurait été une « nuit illimitée ») et au « silence éternel » (qui vient aggraver l’absence de vue).

L’élévation de l’esprit permet à Baudelaire d’introduire le contraste avec la « cité ». Le poème compte désormais trois groupes de personnages :

  • Le poète, observateur extérieur, qui s’implique de plus en plus et se rapproche des aveugles,
  • Les aveugles, de plus en plus humains, mais extérieurs à ce qui les entoure (ils ne penchent jamais leur « tête appesantie »),
  • La cité, c’est-à-dire les hommes de la ville, insensibles, seulement occupés de plaisir et de vulgarité. La cité est étrangère au groupe poète-aveugles, désigné par le pronom « nous » ; elle est bestiale (elle « beugle »), seulement « éprise du plaisir ».

La « cité », obscène et atroce, sert de repoussoir au poète pour exprimer finalement son empathie avec les aveugles. Une empathie qu’il va dépasser, en s’appropriant leur infirmité.

Lui aussi se « traîne », il est plus qu’eux « hébété ». Mais alors que les aveugles cherchent au « Ciel » des réponses, lui se refuse à cette démarche. Il ne participe pas à la quête générale, ce que met en évidence le dernier vers :

Je dis : Que cherchent ils…

« Je » et « ils » étaient regroupés dans « nous » au vers 11, les voici de nouveaux séparés, parce que, contrairement aux aveugles, le poète (« je ») éprouve le besoin d’aller plus loin..

Le poète est au-delà des aveugles, il n’attend aucune réponse divine (« Ciel » avec une majuscule, contrairement au premier « ciel »). Le mot « aveugles » apparaît pour la seule fois à la toute fin du poème, non seulement pour donner un effet de surprise, mais pour bien signifier qu’ils sont vraiment aveugles.

Dans « l’Albatros », Baudelaire élève également notre regard vers les hauteurs. Mais le mot « ciel » en est absent. L’oiseau, « roi de l’azur » et « prince des nuées », se contente de « hanter les tempêtes ». Le « ciel » du poète n’est pas le même que le « Ciel » des aveugles, mais leurs espérances à tous sont impossibles à assouvir : il n’y a décidément rien derrière le rideau de la mort…

Baudelaire reste donc habité par son spleen, désespérément angoissé par le « noir illimité » et le « silence éternel »… 

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