Lautréamont (1846 – 1870)
Les chants de Maldoror (1869)
Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. Les croûtes et les escarres de la lèpre ont écaillé ma peau, couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l’eau des fleuves, ni la rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme champignon, aux pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair. Cependant mon cœur bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de mon cadavre (je n’ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment ? Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris résidence, et, quand l’un d’eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu’il ne s’en échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de votre oreille : il serait ensuite capable d’entrer dans votre cerveau. Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse perpétuelle, afin de ne pas mourir de faim : il faut que chacun vive. Mais quand un parti déjoue complétement les ruses de l’autre, ils ne trouvent rien de mieux que de ne pas se gêner, et sucent la graisse délicate qui couvre mes côtes : j’y suis habitué. Une vipère méchante a dévoré ma verge et a pris sa place : elle m’a rendu eunuque, cette infâme. Oh ! Si j’avais pu me défendre avec mes bras paralysés ; mais, je crois plutôt qu’ils se sont changés en bûches…
(extrait du chant quatrième)

(…) Je jette un long regard de satisfaction sur la dualité qui me compose… et je me trouve beau ! Beau comme le vice de conformation congénital des organes sexuels de l’homme, consistant dans la brièveté relative du canal de l’urètre et la division ou l’absence de sa paroi inférieure, de telle sorte que ce canal s’ouvre à une distance variable du gland et au-dessous du pénis ; ou encore, comme la caroncule charnue, de forme conique, sillonnée par des rides transversales assez profondes, qui s’élève sur la base du bec supérieur du dindon ; ou plutôt, comme la vérité qui suit : « Le système des gammes, des modes et de leur enchaînement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles invariables, mais il est, au contraire, la conséquence de principes esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de l’humanité, et qui varieront encore » ; et surtout, comme une corvette cuirassée à tourelles
(extrait du chant sixième)
Isidore Ducasse, alias « comte de Lautréamont » est un cas unique dans la littérature française. Fils d’un diplomate en poste en Uruguay, il rentre en France, et compose en tout et pour tout une seule œuvre majeure : « les chants de Maldoror », et deux petits recueils de poésie avant de mourir tuberculeux à l’âge de 24 ans.
« Les chants de Maldoror » nous font suivre les aventures terrifiantes d’un génie du mal, qui change sans arrêt de nature et de forme. Il est parfois homme, parfois animal, parfois monstre, parfois esprit, parfois même à moitié végétal. Sa seule obsession est de ravager la vie de l’homme et de dénoncer Dieu, son créateur.
Prenant la parole dans le chant deuxième, Lautréamont s’en explique :
Race stupide et idiote ! Tu te repentiras de te conduire ainsi, C’est moi qui te le dis. Tu t’en repentiras, va ! Tu t’en repentiras. Ma poésie ne consistera qu’à attaquer, par tous les moyens l’homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer une pareille vermine. Les volumes s’entasseront sur les volumes, jusqu’à la fin de ma vie, et, cependant, l’on n’y verra que cette seule idée, toujours présente à ma conscience !
L’ouvrage se présente comme une suite de six « chants », eux-mêmes composés de courts chapitres indépendants les uns des autres (sauf dans le sixième chant).
Le style est intentionnellement boursouflé, ébouriffé, échevelé, gorgé de références savantes puisées dans des ouvrages de zoologie, de botanique, de médecine. Lautréamont accumule les images inattendues ; les métaphores les plus explosées filent et se succèdent en permanence, éclatent à chaque page comme des feux d’artifice.
Le tout constitue un univers décalé, irréel, satanique, violent, drôle, grotesque qui interdit de classer Lautréamont dans un quelconque courant littéraire. Cependant, les surréalistes verront en lui un de leurs précurseurs et salueront son génie.
On peut se demander ce qu’aurait produit un Lautréamont à maturité. En dehors des « chants », ses poésies sont d’assez lourdes accumulations de réflexions, souvent péremptoires et arrogantes, parmi lesquelles quelques aphorismes qui contredisent Maldoror :
« Le cœur de l’homme est un livre que j’ai appris à estimer ».
Evanoui trop tôt, le génie d’Isidore était encore à venir…
Il nous reste un recueil flamboyant, ouvrage unique dans la littérature française.