Victor Segalen (1878 – 1919)
Stèles (1912)
Du Père à son fils, l’affection. Du Prince au sujet, la justice. Du frère cadet à l’aîné, la subordination. D’un ami à son ami, toute la confiance, l’abandon, la similitude.
…
Mais pour elle, — de moi vers elle, — oserai-je dire et observer ! Elle, qui retentit plus que tout ami en moi ; que j’appelle sœur aînée délicieuse ; que je sers comme Princesse, — ô mère de tous les élans de mon âme,
Je lui dois par nature et destinée la stricte relation de distance, d’extrême et de diversité.
Médecin, militaire, poète, romancier, explorateur, archéologue, Victor Segalen s’est passionné pour la Chine. Il fut un des premiers occidentaux à comprendre et à s’approprier la culture chinoise, en dehors des poncifs rapportés jusqu’alors par les voyageurs.
Dans son recueil « Stèles », son chef d’œuvre, il s’appuie sur le sens des stèles monolithes chinoises. Elles avaient pour fonction de publier un édit impérial, de rendre hommage à une personnalité, de célébrer un amour, une amitié, un exploit guerrier, d’orienter un voyageur… Elles étaient tournées vers les différents points cardinaux selon la nature de leur message.
Segalen, qui a étudié ces stèles au cours de ces missions archéologiques, utilise leur signification pour recréer leur monde par l’écriture. Imprégné de littérature chinoise, il parvient à ré-exprimer leur message, à tel point qu’on a souvent pensé que ses poèmes étaient une traduction des stèles. Ce n’est pas le cas : il s’agit bien de poèmes originaux, écrits en français, où s’entremêlent la pensée de Segalen et la culture chinoise, donnant ainsi naissance à un monde nouveau, unique dans la littérature française.
Les « stèles orientées » (tournées vers l’est) sont consacrées à l’amour. La stèle des « cinq relations », qui ouvre ce chapitre du recueil, définit la relation à la femme telle que la conçoit Victor Segalen.
Le poète rappelle dans la première strophe quatre relations, énumérées par ordre d’importance dans la société chinoise. La primauté du « Père » et du « Prince » est soulignée par la majuscule, qui disparaît ensuite.
L’auteur se met lui même en scène dans la deuxième partie : il parle à la première personne du singulier. L’amour y concentre en lui-même les quatre premières relations et dépasse les quatre autres, ce que nous rappelle la deuxième strophe : les relations y sont de nouveau citées, dans l’ordre inverse de la première.
Seule est considérée la vision de l’amant (« de moi vers elle »). Segalen ne demande rien à la femme, qui apparaît comme une synthèse de la société (les quatre premières relations) à laquelle tout est dû, ce que confirment les premiers mots du dernier vers : « je lui dois »…
Celui-ci définit la relation amoureuse, ou plus exactement la relation de Victor à l’égard de sa femme Yvonne. Il lui donne un contenu très éloigné de ce que pourrait être un amour courtois, une passion romantique, un coup de foudre, ou toute autre forme de l’amour exalté dans la littérature occidentale.
En effet, cette cinquième relation est marquée de trois caractéristiques :
- La distance, donc le respect, la déférence, l’indépendance de la femme,
- L’extrême, donc la recherche de la perfection, le sacrifice, l’amour comme totalité,
- La diversité, qui est chez Segalen la synthèse de la plénitude et de la connaissance, comme il l’indique dans une autre de ses « stèles », lorsqu’il assigne au « bon voyageur » d’accéder « aux remous pleins d’ivresses du grand fleuve Diversité ».
Imprégné de culture chinoise, Victor Segalen décrit ici une conception très personnelle de la relation amoureuse, particulièrement respectueuse de la femme aimée et de sa liberté.
Un siècle plus tard, une conception encore très moderne !