Hérédia – Les conquérants

José Maria de Hérédia (1842 – 1905)
Les Trophées (1893)

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Où, penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.




C’est bien de Palos, près de Moguer, que s’embarquèrent en 1492 Christophe Colomb et ses compagnons. Il voulaient aborder à Cipango, c’est à dire au Japon, dont Marco Polo avait révélé l’existence deux siècles plus tôt.

Hérédia nous décrit d’abord des aventuriers belliqueux, violents, dont la noblesse est en pleine décadence. « Routiers et capitaines », « ivres d’un rêve […] brutal », « gerfauts » dans leur « charnier natal », ils ressemblent davantage à des chefs de bande qu’à des explorateurs héroïques. 

Dans le premier quatrain, la dureté des consonnes (« r », « p », « t », « gu ») et l’éclatement des voyelles (« a », « o ») accompagne l’évocation de leurs « misères hautaines », de leur orgueilleuse décrépitude.

Cette noblesse défaite veut s’enrichir, mais dès le deuxième quatrain, Hérédia change de ton. La douce allitération de la quasi consonne « z » (« vents alizés ») traduit la conscience naissante de la grandeur de leur expédition lorsqu’ils sont seuls au milieu de l’océan, naviguant vers l’inconnu (accentué par la diérèse sur « mystéri-eux », qui ralentit le rythme).

Les verbes volontaires du début (« partaient », « allaient conquérir ») laissent place à la contemplation (« espérant », « penchés », « regardaient »).

Naguère avides de richesses et de gloire à n’importe quel prix, voici les conquérants fascinés, éblouis, émerveillés. La lumière les envahit (« azur phosphorescent », « mirage doré », « blanches caravelles », « étoiles nouvelles »). Dans les deux tercets, les allitérations en « m » et « l » accompagnent la navigation désormais paisible, planante même. Les explorateurs n’ont pas découvert l’or des palais de Cipango, mais une richesse insoupçonnée : la profondeur d’un monde magique et merveilleux.

Comme dans toute son œuvre, il suffit à Hérédia d’un sonnet pour nous plonger dans l’épopée…

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