Henri de Régnier (1864 – 1936 )
Les jeux rustiques et divins – La corbeille des heures (1897)
Le temps furtif vient, tourne et rôde
Invisible autour de nos vies
Et l’on entend glisser sa robe
Sur le sable et sur les orties.
Il nous signale sa présence
Minutieuse et souveraine
Par un taret dans la crédence,
Par une moire en la fontaine,
Un craquement, une fêlure.
Rouille qui mord, bloc qui s’effrite,
Doigt qui laisse à la place mûre
L’empreinte où le fruit pourrit vite ;
Il ne lui faut pour qu’on l’entende
Passer au fond de nos pensées
Ni la pendule où se distendent
Les aiguilles désenlacées,
Ni l’inflexible voix de bronze
Du campanile ou des horloges,
Ni l’heure qui sonne dans l’ombre,
Ni l’angélus qui sonne à l’aube ;
Jamais il n’est plus dans nos vies
Qu’imperceptible et taciturne,
Quand il effeuille en l’eau pâlie
Les pétales du clair de lune.
Henri de Régnier fait partie de cette génération de poètes d’abord influencés par le mouvement du Parnasse et qui ont accompagné la poésie vers le symbolisme. Il était un familier de Mallarmé et de Hérédia (dont il épousa l’une des filles). Ses vers montrent son attachement aux formes classiques, mais s’en libèrent peu à peu.
C’est le cas dans ce poème sur le temps qui passe. Les vers sont des heptasyllabes réguliers, et les rimes sont alternées, d’où une musicalité enlevée. Les rimes sont parfois à peine suffisantes (rôde / robe, bronze / ombre, horloges / aube, taciturne / lune). On sent arriver la naissance prochaine du vers libre.
Le temps est ici personnifié : il « tourne et rôde », il a une « robe », son « doigt » laisse une « empreinte ». Ce qui frappe le plus, c’est sa discrétion. Il se contente d’atteintes subtiles aux choses qu’il effleure (un « taret », une « fêlure », une « moire », un « craquement »). Il se contente de « glisser », de « passer au fond de nos pensées ».
Son passage est discrètement signalé par les assonances en « i » (première et troisième strophes) et les allitérations en « s » (première et quatrième strophes), de même que par la diérèse sur « minuti-euse » au sixième vers.
Le temps refuse les signaux bruyants et évidents des cloches et des pendules : son refus est appuyé par l’anaphore « ni » dans les quatrième et cinquième strophes.
Et, manière symboliste, il allège encore son passage à la fin du poème,
Quand il effeuille en l’eau pâlie
Les pétales du clair de lune,
Sans que l’on ait pu savoir quelle trace il laisse, positive ou négative, sur la vie des hommes…
« Invisible », « Minutieux », « imperceptible », le temps est « taciturne » : il ne parle pas, il n’explique pas ses desseins. Mais il est également « souverain », « autour de nos vies » et « au fond de nos pensées »…
