Verlaine – Mon rêve familier

Paul Verlaine (1844-1896)
Poèmes saturniens (1866)

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? – Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.





Ce poème est celui d’un jeune homme de vingt ans, inquiet, angoissé (son cœur est un « problème », « moiteurs de mon front blême »), en proie à une crise existentielle.

Son rêve est à la fois « familier » et « étrange ». La femme qui apparaît dès le début est « inconnue », mais elle l’aime, il l’aime. Le rêve étant aussi « pénétrant », on est placé dans une atmosphère onirique évidemment, mais aussi envoûtante, magique.

La femme le « comprend ». Au début du deuxième quatrain, la conjonction « car » et la reprise de « elle me comprend » soulignent l’étonnement du rêveur. Les rejets des vers 5 et 6 permettent à Verlaine de placer en début de vers « Pour elle seule », puis « Elle seule ». Il insiste donc sur cette femme qui, seule, le comprend, et qui, seule, apaise sa douleur.

Elle n’a pas de fonction amoureuse. Bien entendu, dans les deux quatrains, les allitérations en « m » traduisent une intimité, mais elle nous font plutôt penser au « m » de « maman ». D’autre part, la multiplication des connecteurs logiques « et », « ni », « car » indique plutôt des pas qui trébuchent, une démarche hésitante, douloureuse, une progression laborieuse dans la connaissance de la femme. On est loin des transports amoureux !

C’est d’autant plus remarquable que cette femme a un physique insaisissable. On ne connaît ni la couleur de ses cheveux, ni son nom, ni son regard (absent comme celui d’une statue), ni sa voix. Ce que l’on sait, et c’est précisé avec insistance à la fin des deux tercets, c’est qu’elle a des « connections » avec l’au-delà.

Dans le deuxième tercet, la déstructuration des alexandrins, le retour répété de « et », l’enjambement du vers 13, la diérèse sur « inflexi-on » suggèrent des balbutiements inefficaces dans la recherche de son apparence physique.

Qui est donc cette femme permanente, familière, évanescente, immatérielle, rêvée, maternelle, rassurante ? Cette femme dont l’apparence s’estompe quand on veut la préciser ? Cette femme que l’on aime d’un amour non amoureux ?

C’est la poésie.

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