Francis Vielé-Griffin (1864 – 1937)
Partenza (1899)
« N’est-il une chose au monde,
Chère, à la face du ciel
― un rire, un rêve, une ronde,
Un rayon d’aurore ou de miel
N’est-il une chose sacrée
― un livre, une larme, une lèvre,
Une grève, une gorge nacrée,
Un cri de fierté ou de fièvre
N’est-il une chose haute,
Subtile et pudique et suprême
― Une gloire, qu’importe ! une faute,
Auréole ou diadème ―
Qui soit comme une âme en notre âme,
Comme un geste guetté que l’on suive,
Et qui réclame, et qui proclame,
Et qui vaille qu’on vive… »
« N’est-il une chose au monde » est le vingt-troisième et dernier poème de « Partenza ». Au long du recueil, Francis Vielé-Griffin a évoqué le cheminement qui l’éloigne de sa jeunesse. Il est optimiste (c’est l’état d’esprit habituel de Francis), et il vient de nous dire dans le précédent poème :
Alerte, vers ailleurs ! ma pensée ;
Vers demain et sa rive ignorée :
Une chanson de route cadencée
Vibre au loin, comme un vol essoré…
La poésie qui nous intéresse est donc une chanson avide d’avenir.
Les trois premières strophes sont scandées par une curieuse anaphore (un procédé très courant chez Vielé-Griffin) : « N’est-il une chose… ». Il faut, pour la comprendre, considérer que le poème ne comporte qu’une seule phrase. Grammaticalement, le « n’est-il » est suivi de « qui », nouvelle anaphore dans la quatrième strophe.
Francis Vielé-Griffin a écrit : « N’est-il une chose […] qui soit… », comme il aurait écrit « Est-il une chose […] qui ne soit… » Autrement dit, toutes les « choses » citées (rire, rêve, ronde, etc…) sont un « geste qui [vaut] qu’on vive ».
Cette construction inhabituelle lui permet de terminer son recueil sur des syntagmes positifs, plus conformes à son optimisme : il est plus gai de conclure par « qui vaille », plutôt que par « qui ne vaille ».
L’énumération, surtout dans les deux premières strophes, est fondée sur les nombreux effets sonores :
- Allitération « r » dans la première strophe,
- Allitération « l », « gu », « f » dans la deuxième,
- Assonance « u », diérèse « di-adème » et allitération « d » dans la troisième,
- Assonance « ame », allitérations « m » et « v » dans la quatrième.
Il s’agit vraiment d’une chanson, d’un hymne joyeux à la vie, scandé par les sons frappés comme sur un tambour.
Le choix des « choses » n’obéit pas à un ordre précis. Cependant, en marge de l’énumération, on note que tout porte la pensée vers l’élévation, la transcendance : « à la face du ciel », « chose sacrée », « chose haute », « suprême », « gloire », « auréole ou diadème », « âme en notre âme ». Mais Dieu n’est pas invité dans cet inventaire.
Les « choses » appelées dans le poème ne sont donc rien en regard de ce qui les unit, une force invoquée dans le dernier vers, qui dépasse, complète la jeunesse et lui donne son sens : la vie.
Ainsi ce termine l’itinéraire initiatique de Francis, infatigable pratiquant de la joie de vivre…