Verlaine – Pantoum négligé

Paul Verlaine (1844-1896)
Jadis et naguère (1884)

Trois petits pâtés, ma chemise brûle.
Monsieur le Curé n’aime pas les os.
Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux !

Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux.
Vivent le muguet et la campanule !
Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.

Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux !
Trois petits pâtés, un point et virgule ;
On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux.
Vivent le muguet et la campanule !

Trois petits pâtés, un point et virgule ;
Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.
La libellule erre emmi les roseaux.
Monsieur le Curé, ma chemise brûle !




Vous n’avez rien compris ?

C’est normal : il n’y a rien à comprendre…

Un pantoum (ou pantoun) est une forme poétique venue de Malaisie, mise à la mode en France au XIXe siècle. Il est constitué de strophes de quatre vers ; les premier et troisième vers d’une strophe deviennent les deuxième et quatrième de la strophe suivante, et ainsi de suite jusqu’à la fin. Le tout dernier vers du poème est le même que le tout premier.

En principe, les deux premiers vers de chaque strophe sont consacrés à des thèmes extérieurs (paysage, saison, etc), les deux suivants à l’intimité (pensée, rêve, état d’âme). Ceci complique évidemment la composition d’un pantoum.

Lorsque le poème est écrit en décasyllabes (c’est le cas ici), la césure des vers se fait après le cinquième pied : chaque vers est donc déparé en deux parties égales, ce qui confère au pantoum une musicalité particulière. Ce type de vers s’appelle un « taratantara » parce qu’il imite le roulement d’un tambour.

On voit que dans ce poème, Verlaine répète les vers, mais dans un ordre différent de celui du pantoum classique, tout en respectant l’alternance des rimes. Il a fait un faux exprès : pour cela, il faut être un virtuose ! C’est pourquoi ce « pantoum » est bel et bien – faussement – « négligé »

Le texte fait allusion à des chansons et à des jeux d’enfants :

  • « Dodo l’enfant do », berceuse bien connue,
  • « Monsieur le curé n’aime pas les os » : dans ce jeu, les enfants devaient donner à un curé des aliments dont le nom ne comprenait pas la lettre « o ». C’est d’ailleurs le cas de noms de fleurs qui suivent : « glaïeuls », « muguet », « campanule ». Remarquez aussi le jeu de mots sur les rimes « Pas les os » / « Palaiseaux » (un lieu de villégiature pour les Parisiens de l’époque).
  • « Trois petits pâtés, ma chemise brûle » : reprise d’une chanson enfantine.

En fait, Verlaine se moque ici d’autres poètes, notamment de Théophile Gautier et Théodore de Banville (qui à son époque a fixé les règles du pantoum à la française), dont l’œuvre était décriée par nombre de jeunes poètes réunis dans le « Cercle Zutique ». Ces irrévérencieux (dont Arthur Rimbaud, Charles Cros, Jean Richepin, Germain Nouveau…) écrivaient des pièces moqueuses, des pastiches, à l’humour plus ou moins douteux, parfois érotique, voire pornographique, dirigés plus ou moins fraternellement contre les vieilles barbes de leur temps.

C’est à ce courant que l’on doit cette bizarrerie poétique, qui ne passionne plus grand monde, mais qui peut amuser les enfants…

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