Corbière – Petit mort pour rire

Tristan Corbière (1845 – 1875)
Les Amours jaunes (1873)

Va vite, léger peigneur de comètes !
Les herbes au vent seront tes cheveux ;
De ton œil béant jailliront les feux
Follets, prisonniers dans les pauvres têtes…

Les fleurs de tombeau qu’on nomme Amourettes
Foisonneront plein ton rire terreux…
Et les myosotis, ces fleurs d’oubliettes…

Ne fais pas le lourd : cercueils de poètes 
Pour les croque-morts sont de simples jeux, 
Boîtes à violon qui sonnent le creux… 
Ils te croiront mort – Les bourgeois sont bêtes –
Va vite, léger peigneur de comètes !






Après avoir consacré son seul recueil à la nuit parisienne, à ses amours désespérées, à la mer, à la Bretagne, Tristan Corbière l’achève par six rondels émouvants consacrés à la mort du poète…

Il tombe le masque de l’autodérision et se montre enfin à nu : c’est un être brisé, un poète inachevé qui écrit ces textes.

Il s’y attribue des épithètes que l’on pourrait donner aux enfants malicieux : « méchant ferreur de cigales », « museleur de voilette », « voleur d’étincelles », « peigneur de comète », montrant à la fois la légèreté du poète, son impuissance et son besoin d’immensité.

Sur sa tombe frisent les herbes / cheveux, tandis que de l’« œil béant » (comme celui du « crapaud ») s’échappent les « feux follets » (mis en évidence par le rejet), souvenir de son enfance bretonne. Peut-on empêcher la voix d’un poète feu follet de nous atteindre du fond de la terre ?

Il ne peut s’interdire une noire ironie, comme ici, le « rire terreux », et surtout les jeux sur la légèreté des « cercueils de poètes », « boîtes à violon » qui sonnent le creux :

Ils te croiront mort – Les bourgeois sont bêtes –

Puisque les poètes ne meurent pas : ils sont d’éternels enfants …

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