Nelligan – Placet

Emile Nelligan (1879 – 1941)

Reine, acquiescez­-vous qu’une boucle déferle
Des lames des cheveux aux lames du ciseau,
Pour que j’y puisse humer un peu de chant d’oiseau,
Un peu de soir d’amour né de vos yeux de perle ?

Au bosquet de mon cœur, en des trilles de merle,
Votre âme a fait chanter sa flûte de roseau.
Reine, acquiescez­vous qu’une boucle déferle
Des lames des cheveux aux lames du ciseau ?

Fleur soyeuse aux parfums de rose, lis ou berle [1],
Je vous la remettrai, secrète comme un sceau,
Fût­ce en Eden, au jour que nous prendrons vaisseau
Sur la mer idéale où l’ouragan se ferle [2].

Reine, acquiescez­vous qu’une boucle déferle ?

[1]  La berle : une plante de la famille des ombellifères.
[2]  Ferler : terme de marine, serrer les voiles contre un espar




Emile Nelligan est un poète québécois francophone. Il a écrit jusqu’à l’âge de vingt ans, avant que sa schizophrénie ne conduise à son internement définitif.

La poésie de Nelligan est de valeur inégale. Elle est basée sur une forte musicalité, appuyée sur les formes classiques (sonnets, rondels, le plus souvent en alexandrins). Elle exprime le monde intérieur du poète : l’enfance, l’amour, la religion, la folie. Par la nouveauté de ces thèmes dans le Canada de cette époque, par la beauté de certaines de ses compositions, il est considéré comme le fondateur de la poésie canadienne moderne.

Ce petit poème d’amour est un rondel. Il s’agit d’une forme poétique fréquente au moyen-âge, redécouverte à la fin du XIXe siècle. Il comporte treize alexandrins, construits sur deux rimes, avec un refrain, le dernier vers étant la reprise du premier.

Les vers sont très réguliers, sur le rythme très cadencé de l’alexandrin classique. Le refrain est particulièrement musical, avec l’allitération en « l », la diérèse sur « acqui-escez », et la répétition du mot « lames », dans deux sens différents : les « lames des cheveux » font allusion aux vagues de la mer, contre les « lames du ciseau ».

Nelligan joue d’ailleurs sur d’autres proximités de sens ou de sonorité pour nous faire passer de l’univers lexical de la mer (« lames », « déferle », « vaisseau », « mer idéale », « ouragan se ferle ») à celui d’une fraîche musique (« chant d’oiseau », « trilles de merle », « flûte de roseau ») et d’une nature accueillante (« bosquet », « roseau », « rose, lys ou berle »).

Le poème est ainsi empli de métaphores et de métonymies, grâce auxquelles l’amante apparaît comme un être merveilleux composé des beautés radieuses de la nature.


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