Jammes – Prière pour aller au paradis avec les ânes

Francis Jammes (1868 – 1938)
Le deuil des primevères (1901)


Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites 
que ce soit par un jour où la campagne en fête 
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas, 
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira, 
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles. 
Je prendrai mon bâton et sur la grande route 
j’irai, et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis, 
car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon Dieu. 
Je leur dirai : « Venez, doux amis du ciel bleu, 
pauvres bêtes chéries qui, d’un brusque mouvement d’oreille, 
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles. »

Que je Vous apparaisse au milieu de ces bêtes 
que j’aime tant parce qu’elles baissent la tête 
doucement, et s’arrêtent en joignant leurs petits pieds 
d’une façon bien douce et qui vous fait pitié. 
J’arriverai suivi de leurs milliers d’oreilles, 
suivi de ceux qui portent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques 
ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui l’on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suintantes que font
les mouches entêtées qui s’y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu’avec ces ânes je Vous vienne.
Faites que, dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l’amour éternel.



Poète catholique par excellence, Francis Jammes écrit ce poème vers 1900. Ce n’est qu’en 1905 que se situe sa « conversion », en réalité son adhésion à une pratique plus dogmatique, presque fondamentaliste de la religion.

Nous lisons ici un texte léger et joyeux, avant que sa plume adopte la gravité de sa conversion profonde.

Il y aborde trois thèmes qui lui tiennent à cœur : la foi, les ânes, l’humilité.

Le poème comporte deux parties très distinctes.

Première partie

La première est consacrée à la certitude absolue qu’a Francis Jammes d’aller au paradis. Il l’exprime avec une grande force dans ce premier vers important :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis, 

L’extrême puissance de ce vers est augmentée par son côté enfantin, qui permet au poète de n’exprimer que l’essentiel : sa confiance inébranlable en Dieu.

Il s’agit d’une véritable profession de foi, adressée « aux ânes, [ses] amis », non aux hommes ni à Dieu. Il en fait donc ses égaux, et presque des animaux célestes : les « doux amis du ciel bleu » rappellent la même expression utilisées dans un autre poème (« J’aime l’âne ») :

car il est devant Dieu
l’âne doux du ciel bleu.

Ce n’est donc pas un hasard : il veut absolument magnifier les ânes, selon lui modèles de l’humilité.

L’atmosphère générale de cette première partie est extrêmement gaie (« campagne en fête », « poudroiera », « en plein jour les étoiles »…). La mort est absente : Francis Jammes nous décrit le début d’un cheminement de vie, comme un départ en randonnée (« je prendrai mon bâton », « sur la grand route »). Il se sent libre (« aller, comme il me plaira »).

Deuxième partie

Francis Jammes est à présent en prières : il s’adresse directement à Dieu, et explique pourquoi il aime les ânes. Par des rejets sur les premiers vers, il place en début de ligne les mots importants : « que j’aime », « doucement », « d’une façon bien douce ». Les quatre premiers vers sont consacrés à l’humilité des ânes (« elles baissent la tête », « leurs petits pieds », « qui vous fait pitié ») ; il a pris soin cette fois de nous dire qu’il s’agit de « bêtes ».

S’ensuit la longue théorie de tous les ânes de la création qui, tous plus modestes les uns que les autres, accompagnent Francis au Paradis. Il y applique plusieurs figures de style qui donne de la vie à ce cortège : métonymie (« milliers d’oreilles »), hypallage (dans « bidons bossués », le qualificatif « bossués » s’applique aussi bien aux bidons qu’au dos des ânes). Il casse la régularité de la procession par un vers de quatorze pieds soulignant la fatigue des ânesses grosses. Il prend le temps de nous expliquer le sort des ânes de l’île de Ré (avec leurs pantalons) dans trois alexandrins sans aucune respiration.

Et il arrive ainsi au deuxième vers important du poème :

Mon Dieu, faites qu’avec ces ânes je Vous vienne.

Sous une simplicité apparente, ce vers est complexe. Il ne peut se comprendre qu’en regard du premier déjà cité : « Je vais au paradis ». Francis Jammes l’a dit, il est certain d’aller au paradis ; il n’a donc pas besoin de réaffirmer : « Faites que je vous vienne ». Ce qu’il clame ici, c’est qu’il ne veut pas venir sans les ânes !

Francis Jammes arrive ainsi au Paradis. Il se repose dans la fraîcheur d’un bocage (avec une nouvelle hypallage : « ruisseaux touffus », où « touffus » s’applique non aux ruisseaux, mais aux buissons qui les entourent). Quant aux ruisseaux, il s’agit d’une métaphore de l’amour divin qui irrigue le Paradis, comme nous le révèle le dernier vers.

Il vient avec les ânes, dont on comprend la double nature : ils sont aussi une métaphore des humbles du monde entier. Ce sont les deux derniers vers qui nous renseignent : leur « douce pauvreté » (troisième hypallage : la douceur est celle des humbles, non celle de la pauvreté) se reflète dans la limpidité de « l’amour éternel », le véritable but de la randonnée.

Mais ce sont aussi de véritables ânes. Francis Jammes les aimait vraiment beaucoup. Il aurait aimé que l’on fît pour eux une petite entorse au dogme, et que les ânes puissent monter au Paradis avec le futur chêne du futur Georges Brassens.

Dieu, qui est sûrement plus tolérant que les théologiens, va certainement faire un léger effort, écouter ce grand poète et lui faire ce petit plaisir !

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