Cendrars – Réveil

Blaise Cendrars (1887 – 1961)
Feuilles de route (1924)

Je dors toujours les fenêtres ouvertes 
J’ai dormi comme un homme seul 
Les sirènes à vapeur et à air comprimé ne m’ont pas trop réveillé

Ce matin je me penche par la fenêtre 
Je vois
Le ciel 
La mer 
La gare maritime par laquelle j’arrivais de New-York en 1911 
La baraque du pilotage 
Et
A gauche 
Des fumées des cheminées des grues des lampes à arc à contre-jour 
Le premier tram grelotte dans l’aube glaciale

Moi j’ai trop chaud 
Adieu 
Paris 
Bonjour soleil


Frédéric-Louis Sauser, né suisse en 1887, devenu français suite à sa conduite héroïque en 1914-1915 (il a perdu le bras droit à la guerre), prend pour nom de plume Blaise Cendrars. Pour lui, l’écriture est un feu qui se consume comme la braise (d’où le prénom Blaise) et laisse le poète à l’état de cendre…

Il a toujours été un aventurier, un voyageur, un homme d’action. Son œuvre, poétique, romanesque ou journalistique, témoigne de son enthousiasme, de son émerveillement à la découverte du monde.

Sur le plan littéraire, il est considéré, avec Guillaume Apollinaire, comme l’initiateur de la poésie moderne, qu’il libère des formes, de la métrique, des rimes, de la ponctuation dès son premier poème « Les Pâques à New-York », écrit en 1911.

« Feuilles de route » est son dernier recueil, après lequel il se consacrera au roman et au journalisme. A cette époque, il s’est éloigné des surréalistes parisiens, dont les polémiques ne l’intéressent pas, et il a vécu une expérience cinématographique décevante. Il part au Brésil, en quête d’un nouvel idéal. Le recueil est une manière de journal, qui rassemble les poésies écrites au cours de ce voyage.

« Réveil» est le deuxième poème du recueil. Lorsqu’il l’écrit, Cendrars est dans son hôtel, au Havre, en attente du départ sur le « Formose ».

Le
poème commence presque comme un journal, comme une prose à peine poétique. On note cependant les mots : « un homme seul ». Le voyage commence : Cendrars l’aventurier accepte, assume et souhaite la solitude.

Après l’évocation de l’ambiance sonore du port (les « sirènes à vapeur »), le poète contemple le paysage d’un regard panoramique. Les vers libres sont très irréguliers, mais chacun décrit le même intervalle de temps : le poète regarde « le ciel » (2 pieds) pendant la même durée que « des fumées des cheminées des grues des lampes à arc à contre jour » (17 pieds). La versification n’est pas musicale : elle est cinématographique.

Utilisant la sensation de froid et de chaud comme une transition, l’« homme seul » quitte son poste d’observation à la troisième strophe pour revenir à son voyage : il ne s’agit pour l’instant que de quatre mots lapidaires :

Adieu
Paris
Bonjour Soleil

qui préparent la lecture du troisième poème du recueil

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